L'honneur perDU du monde arabe (1992)
La guerre
du Golfe, conjuguée avec l'effacement du bloc de l'Est, a profondément, et sans
doute définitivement, modifié le paysage politique et stratégique du Moyen
Orient et du Monde arabe.
La fin du
rêve unitaire.
Le thème
mythique mais incontournable de l'unité arabe, figure obligée de toute
rhétorique politique régionale, est abandonné. Ni la Ligue arabe, ni les
grand-messes des Sommets arabes n'ont pu résoudre le problème de l'impérialisme
irakien, expression paroxystique de l'impossible solidarité arabe.
La
symbolique unitaire, censée restituer aux Arabes la puissance et la dignité
perdues depuis cinq siècles, à laquelle personne ne croyait vraiment,
fournissait malgré tout le rythme incantatoire de toute politique nationale du
Golfe Persique à l'Océan Atlantique. Les divisions induites par l'agression
irakienne ont porté le coup de grâce à ce référentiel.
Chaque
région du Monde arabe retrouve sa spécificité et sa problématique propre. Même
la Syrie baassiste réserve son discours et ses prétentions unitaires à sa zone
d'influence naturelle au Levant. « L'unité » laisse place à la
gestion de sous-ensembles plus cohérents sur les plans humain et culturel
(Maghreb, l'Égypte et ses marches soudanaises et libyennes, Grande Syrie,
Péninsule).
L'approche
des problèmes y gagne certainement en réalisme mais le traumatisme et la
frustration sont profonds et durables.
Israël
banalisé.
Pour la première
fois depuis 1947, une partie du Monde arabe a été agressée sans qu'Israël se
trouve dans le camp des agresseurs. Pire, l'État hébreu s'est retrouvé aux
côtés de certains voisins arabes, parmi les victimes du terrorisme balistique
irakien.
La ligne de
clivage qui faisait d'Israël une entité symbolique à part, défi à l'identité
nationale et religieuse arabe, pôle négatif de consensus et d'unité, s'en est
trouvée atténuée.
Par son
alliance contre nature avec l'Irak, l'OLP a contribué à renforcer cette
tendance et à désacraliser sa cause. Suspecte d'avoir trahi ses
« bienfaiteurs » par un opportunisme mal calculé, la centrale
palestinienne a ouvert la voie à une banalisation du règlement du conflit
israélo-arabe.
La
Conférence de paix au Moyen Orient n'apportera certainement pas de solution
immédiate aux problèmes régionaux, mais elle a mis un terme à la démonisation
d'Israël et de ses interlocuteurs. Tout le monde s'étant assis à la table des
négociations, aucun régime arabe ne pourra plus prononcer l'anathème contre ses
rivaux pour cause de dialogue.
Même si la
coexistence est plus subie qu'acceptée, aucun des protagonistes ne peut se
réfugier derrière l'argument de la non-existence de l'autre. Le contentieux
n'est pas éteint mais tous les plaideurs ont acquis un droit juridique à
l'existence. L'ouverture du procès rejette au musée des accessoires les
jugements de Dieu, ordalies et autres serments dérisoires. La vie publique des
pays du Moyen Orient devra désormais se définir autrement que par une surenchère
de négations et de refus.
L'indispensable
Amérique.
En marge de
l'effondrement soviétique et des divisions de l'Europe, le monde arabe se
retrouve en tête à tête avec les États Unis dont il n'aime pas les valeurs mais
dont la réussite ostentatoire fascine les classes dirigeantes.
Qu'ils
aient épousé ou dénoncé la croisade américaine contre l'Irak, tous les régimes
arabes ont contracté une dette à l'égard de Washington, les uns parce que
l'Amérique les a aidés, les autres pour faire oublier qu'ils s'y sont opposés.
Tout est
bon pour s'exonérer de ce qui, hier encore, constituait l'arsenal des
politiques arabes pour séduire ou réduire le géant: chantage à l'alliance
soviétique, pressions onusiennes, arme du pétrole, messages terroristes directs
ou indirects, gesticulations commerciales ou financières.
Tous, y
compris l'OLP, rivalisent pour donner des gages de « bonne conduite »
aux États Unis, avec un zèle redoublé pour ceux qui avaient eu des
complaisances à l'égard de Baghdad.
Certains
espèrent encore que l'Europe et la France pourraient constituer un contrepoids
permettant de revenir à un jeu éprouvé de balance des oppositions et des
alliances, mais nul n'ose encore y croire vraiment ni les solliciter
ouvertement.
Washington
reste, pour longtemps, le chef d'orchestre des politiques locales et
régionales, mais la partition est-elle encore arabe?
Les
Arabes dépossédés de l'Islam.
La chute de
l'Empire Ottoman a restitué aux Arabes le rôle de gardiens du temple perdu
depuis le XIIeme siècle. Pour l'Occident, l'Islam est redevenu
depuis 1920 un fait arabe, conçu à El-Azhar, financé par la péninsule, propagé
au hasard des mouvements de revendication nationale, à tel point que l'on a
même inventé le terme « d'arabo-islamisme » comme si les deux concepts
étaient indissolublement liés.
C'était
aller un peu vite en besogne et oublier que les Arabes sont la frange la plus
minoritaire d'une religion certes née chez eux, mais dont les plus nombreux
adeptes se trouvent dans le sous-continent indien, en Insulinde, en Afrique, en
Turquie et en Iran.
L'effondrement
soviétique, les divisions arabes, la tutelle américaine sur le moyen orient ont
contribué à déplacer vers l'Est le centre actif du monde islamique.
En
retrouvant sa fierté nationale à travers dix ans de guerre contre les Arabes,
l'Iran a aussi retrouvé sa vocation impériale étayée sur sa richesse
énergétique et humaine. L'Islam constitue le paravent idéal de cette volonté
impériale à condition de lui trouver les relais arabes ou sunnites propres à
camoufler la trop évidente « iranité » de l'Islam chiite. Téhéran s'y
emploie au Liban, à Khartoum, dans le Golfe, à Alger, en Afrique, en Asie
centrale.
Face au
dynamisme iranien, le Proche Orient arabe hésite entre des stratégies
antagonistes, révèle ses divisions. Le Maghreb et l'Égypte tentent de s'unir
pour contrer l'effort politique et religieux de Téhéran dans le monde arabe, la
Syrie alaouite alimente les contradictions religieuses et ethniques garantes de
sa propre sécurité, l'Arabie séoudite balance entre l'achat d'alliances et la
surenchère islamique.
Un espace
stratégique nouveau.
La défaite
irakienne laisse le Proche Orient arabe sans bouclier face à l'Iran. Seuls
Islamabad et Ankara pourraient s'opposer à Téhéran ou équilibrer sa puissance. Le
Pakistan face à l'Inde et la Turquie candidate à l'Europe ont pour l'instant
d'autres préoccupations.
Cependant
l'Arabie, stimulée par l'inquiétude, a déjà entrepris de rechercher chez l'un
comme chez l'autre des alliances de revers. Le vide laissé en Asie centrale et
dans le Caucase par le collapsus soviétique peut contribuer à l'effort séoudien
en réorientant les stratégies turque et pakistanaise vers le pourtour de
l'Iran.
Un champ
de confrontation politique et stratégique majeur s'ouvrirait alors entre des
puissances moyennes fortement structurées sur les plans nationaliste et
religieux. Quels que soient le déroulement et les conséquences pratiques de
cette confrontation, il en résultera pour le Proche Orient deux dangers
majeurs:
- Une
fois de plus les Arabes devront remettre leur défense entre les mains
d'étrangers qui, même s'ils sont musulmans, ne manqueront pas de les faire
payer en termes de dignité, d'image et de finances.
- L'enjeu symbolique d'une confrontation et
d'une surenchère entre puissances islamiques ne peut être que Jérusalem. Déjà
prise aux Arabes par les Croisés il y a mille ans, sa libération par les
mercenaires turcomans et kurdes de Saladin a dépossédé pour six siècles le
monde arabe de sa dignité et du leadership musulman...
Il n'est pas nécessairement de l'intérêt des
puissances du Nord de laisser se développer de telles dynamiques sur leurs
flancs sud les plus proches.