L’ASSOCIATION DES FRÈRES MUSULMANS
Chronique
d’une barbarie annoncée
Dans le sillage des violences terroristes de ces cinq dernières années, les tristes exploits du groupe Zerkawi en Irak, la prise du pouvoir par le Hamas en Palestine, les succès électoraux des islamistes en Égypte, ont fini par attirer l’attention des observateurs sur l’Association des Frères Musulmans et sur ses émanations politico-militaires que sont les Jamaa Islamiyyah. (Groupes islamiques) souvent plus connues sous leurs désignations locales ou de circonstance (Jihad islamique, GIA, GICM, Al-Qaïda, Groupe Zerkawi, etc.) . Tardive découverte par les médias occidentaux d’une mouvance qui rythme depuis le milieu du XXème siècle la plupart des évolutions politiques du monde arabe et musulman et dont l’essence même implique par construction l’exclusion, la violence, la coupure et l’affrontement avec le reste du monde.
Nourrie des contradictions internes du tiers monde musulman, de l’inégalité et de l’injustice des rapports Nord-Sud, sachant profiter de tous les désordres politiques, économiques et sociaux affectant les communautés musulmanes, la Confrérie est devenue – surtout après l’effondrement du bloc communiste - le seul acteur transnational susceptible de gérer et instrumentaliser à son profit les contentieux politiques et sociaux de l’aire musulmane.
Fondée en 1928 à Ismaïlia (Égypte) par l’instituteur Hassan al-Banna (grand père du très médiatique Tariq Ramadan) qui n’avait aucune formation ou légitimité religieuse, la Confrérie se voulait d’abord – dans la lignée d’un certain nombre de théoriciens musulmans modernistes (Djamaleddin al-Afghani, Mohammed Abdou, Rashid Rida) - un mouvement de réforme d’un Islam en déliquescence dont les adeptes n’ avaient pas su faire face aux évolutions du monde moderne et se trouvaient de ce fait placés sous la domination étrangère de puissances coloniales prédatrices. Or, loin de s’ancrer dans la modernité et l’adaptabilité, Hassan al-Banna fait résolument le choix de la réaction et de l’affrontement.
Le postulat politique de base des fondateurs de la Confrérie tenait de fait en un syllogisme simple, voire simpliste :
- l’Islam a connu une gloire et un rayonnement inégalés pendant l’âge d’or de ses ancêtres fondateurs (salaf),
- or toutes ses interprétations et évolutions novatrices n’ont conduit qu’à la ruine et à l’asservissement,
- donc il faut faire table rase de toutes ces évolutions et revenir à l’Islam des origines, à l’imitation (tabligh) des fondateurs, en particulier à la lecture littérale des textes révélés, pour retrouver l’âge d’or.
Dans une Égypte alors sous contrôle britannique relayé par une monarchie d’origine albanaise implantée par l’ancien occupant ottoman se dessinent, à travers l’instauration d’un Parlement, les prémices balbutiantes mais réelles d’une démocratie élective. La démonstration des « Frères » séduit immédiatement nombre d’élites intermédiaires exclues du pouvoir et des privilèges – notamment en terme de rente - qui y sont attachés parce qu'elles n'ont aucune des qualités nécessaires pour le conquérir et l'exercer démocratiquement. Il s'agit en général de la frange la plus conservatrice et la moins dynamique du commerce, de l'artisanat, des employés moyens de la fonction publique, de l'enseignement et de certaines professions libérales. L’ordre théocratique islamique prôné par la Confrérie, régi à la lettre par des sources du droit vieilles de quinze siècles, conférerait à ces cadres « naturels » de la société, une légitimité transcendantale et confortable qu'il n'est besoin ni de conquérir ni de disputer contrairement au modèle démocratique et électif de l’Occident.
De fait, et dès sa naissance, la Confrérie reproduit les schémas des organisations d’extrême droite partout dans le monde. Elle en reproduit également les modes de fonctionnement : xénophobie, exclusion, rejet de toute démarche scientifique, insultes et anathèmes, violences physiques. Hassan el-Banna est exécuté en 1949 pour sa participation à l’assassinat du Premier Ministre égyptien.
Associés à la
lutte nationaliste contre la présence britannique et contre la création de
l’État d’Israël, ils comptaient en retirer les bénéfices dès 1952 par
l'accession au pouvoir du Général Néguib, sympathisant de la première heure.
Leur hâte à vouloir éliminer physiquement Gamal Abd-el-Nasser, véritable
organisateur du putsch mais considéré comme trop incertain, leur vaut une
vigoureuse réaction de ce dernier qui arrache le pouvoir à Néguib et décrète
contre eux une politique de répression impitoyable. Cette répression est
marquée par l’interdiction légale de la Confrérie en 1954, des persécutions et
procès permanents, l’exécution de plusieurs de ses leaders dont, en 1966, Sayyid Qotb, idéologue d’un nouveau
radicalisme et père spirituel des activistes d’aujourd’hui.
La répression dont elle est l’objet modèle
les contours et la stratégie contemporaine de la Confrérie selon des axes dont
elle ne se départira plus : clandestinité, duplicité, exclusion, violence,
pragmatisme et opportunisme. En se réfugiant dans la clandestinité, la
Confrérie abandonne toute forme d’organisation hiérarchisée ou pyramidale trop
vulnérable. La direction idéologique est assurée de façon informelle et
consensuelle par un collège d’anciens et la direction opérationnelle revient à
une insaisissable Organisation Secrète (Tanzim as-Sirri) très
décentralisée. Qu’elles soient politiques ou militaires, les actions
subversives de la Confrérie sont laissées à l’initiative de chaque cellule de
base. Ces actions n’obéissent à aucun plan concerté ou tactique à court terme.
La seule exigence est qu’elles s’inscrivent dans une stratégie à long terme de
prise du pouvoir par tous les moyens. Et cette stratégie repose sur deux
piliers fondamentaux formalisés par Sayyid Qotb : rupture du lien entre
les populations du monde musulman et leurs dirigeants d’une part, et d’autre
part, rupture du monde musulman avec le reste du monde afin de permettre d’y
prendre le pouvoir sans intervention extérieure. Toute initiative allant dans
ces directions, qu’elle soit légale ou illégale, pacifique ou violente, visible
ou clandestine est la bienvenue et intégrée au plan d’ensemble qui doit mener
les leaders de la Confrérie au pouvoir et aux rentes qui y sont liées.
Ce qui aurait pu rester un mouvement
populiste subversif limité à la vie publique égyptienne va voir sa
dissémination à l’ensemble du monde arabe et musulman favorisée par une
succession de conjonctions historiques favorables. La première vague de
répression qui frappe les militants dans les années 50-60 contraint plusieurs
milliers d’entre eux à l’exil. Cette première diaspora se situe dans une
période de décolonisation politique ou économique de nombre de pays arabes et
musulmans qui, par réflexe nationaliste et identitaire, entendent promouvoir
leurs propres valeurs linguistiques et culturelles. Ils manquent cependant le
plus souvent de la ressource humaine (enseignants, historiens, religieux)
nécessaires à cette politique, les puissances occupantes ayant évidemment
découragé toute espèce de formation dans ces domaines. Les militants exilés de
la Confrérie fournissent à bon compte les cadres utiles à ces politiques. C’est
le cas au Maghreb, au Soudan, dans les pays du Golfe, au Liban, en Jordanie, en
Syrie (en particulier à la faveur de la brève union syro-égyptienne de 1958-1962).
Les
pays d’accueil s’inquiètent rapidement des efforts de propagande et de
recrutement de ces nouveaux zélotes. Si certains s’en accommodent de plus ou
moins bonne grâce (Jordanie, Soudan), d’autres (Syrie, Irak, Libye) passent
rapidement à la répression, alimentant la diaspora des Frères de nationalités
diverses, si bien que le mouvement s’étend au sous-continent indien, à
l’Indonésie et à la côte orientale de l’Afrique. Au Pakistan, les Frères
rencontrent les nationalistes ultra-religieux de l’école déobandie qui
remâchent leur haine de l’Inde et leur rancœur de la partition et de l’exode.
Le cocktail se révélera plus tard explosif.
Car, si le corpus doctrinal de la Confrérie
est maintenant à peu près fixé, il leur manque encore un élément d’influence
essentiel : les moyens financiers permettant d’acheter les consciences, de
constituer des clientèles, de former et entretenir les militants, de dresser
les masses contre les pouvoirs en place en investissant le créneau éducatif et
social trop souvent délaissé dans les pays du Tiers-Monde ou les minorités
émigrées en Occident. Ils leur viendront essentiellement et massivement
d’Arabie Séoudite. La famille Séoud a bâti sa légitimité politique sur la garde
des lieux saints de l’Islam qu’elle a usurpée en 1926 au détriment des
Hachémites. Son pouvoir est donc menacé sur deux fronts. Elle craint tout
autant une poussée démocratique et laïcisante qu’une pression islamique qui
prétendrait la dépasser en matière de valeurs fondamentalistes. Or, si les
Séoud disposent grâce aux revenus du pétrole des moyens financiers de ce
« double-containment », il leur manque à eux aussi la ressource
humaine de cette politique. Le réseau, devenu mondialisé, des Frères va leur
fournir, non sans arrière-pensées, cet élément déterminant en assurant
l’animation des structures politiques, religieuses, culturelles de contrôle de
l’Islam dans le monde entier et en organisant la subversion dans les pays jugés
menaçants pour la pérennité du pouvoir des Séoud.
D’abord concentrés sur les pays musulmans
laïcisants ou proto-démocratiques (Égypte, Syrie, Irak, Algérie, Yémen,
Turquie), les efforts de subversion des Frères s’étendent rapidement aux
monarchies « rivales » des Séoud (Jordanie, Maroc). Mais la véritable
extension de leur influence à l’échelle mondiale sera provoquée par la
révolution islamique iranienne à partir de 1978. L’émergence à Téhéran d’un
véritable pôle de rivalité à la légitimité religieuse des Séoud conduit ces
derniers à tenter de mettre en place un système planétaire d’orientation et de
contrôle de l’Islam au travers d’ONG et d’associations dont les Frères
constituent l’ossature. Les moyens ne manquent pas depuis la montée des revenus
du pétrole en 1973, et ils sont essentiellement consacrés aux zones ou un Islam
mal « fixé » pourrait ouvrir la porte à l’influence iranienne,
essentiellement l’Afrique et les communautés musulmanes émigrées en Occident.
La pénétration de ces dernières est facilitée par le fait que la crise
économique qui frappe l’Occident après le premier choc pétrolier les conduit à
des phénomènes d’appauvrissement, d’exclusion, voire de rejet.
Traditionnellement placées sous le contrôle
conjoint mais assez superficiel des pays d’accueil et des pays d’origine, ces
communautés se montrent très perméables au discours populiste, identitaire et
revendicateur des Frères qui en prennent majoritairement le contrôle via leurs
émanations locales (UOIF en France) en une dizaine d’années avec un triple
objectif : monnayer leur capacité de mobilisation auprès des sponsors
séoudiens, constituer une masse de manœuvre contre les régimes des pays
d’origine, rendre l’Islam haïssable aux Occidentaux afin que ceux–ci n’aient
pas la tentation d’intervenir dans le monde musulman.
C’est également dans la décennie 80-90 que la
Confrérie complète sa capacité idéologique et financière avec une capacité
militaire. Elle le doit au besoin complémentaire de l’OTAN et de l’Arabie de
trouver des relais locaux de résistance et de lutte contre l’influence
iranienne et de provoquer l’épuisement de l’Union Soviétique dans le bourbier afghan. Si les membres de
la Confrérie dispersés dans la zone concernée ont déjà organisé un bon maillage
idéologique des populations épaulés par le fondamentalisme pakistanais et les
fonds séoudiens, ils n’ont guère d’aptitude à l’organisation opérationnelle et
à la lutte armée. Ce vide sera rapidement comblé.
Dès 1981, forts du soutien populaire acquis
sur le créneau social et protestataire, les Frères pensent être enfin à même de
parvenir à la conquête du pouvoir en éliminant le Président Sadate. Faute
d’avoir assuré un noyautage préalable suffisant de l’Armée et des services de
sécurité, leur tentative échoue et plus de trois cent cadres de la Confrérie,
dont la quasi-totalité de l’Organisation Secrète, sont arrêtés, incarcérés et
mis en jugement. Une cinquantaine d’entre eux sont condamnés à mort et
rapidement exécutés. Condamnés à des peines de prison de durées diverses, les
autres sont progressivement libérés à la demande pressante d’organisations
caritatives islamiques séoudiennes et d’associations de bienfaisance
américaines…
Parmi les libérés qui s’empressent de quitter
l’Égypte on trouve Sheikh Omar Abd-el-Rahman, organisateur du premier attentat
à la bombe contre le World Trade Center à New York, Ayman Zawahiri, véritable
cerveau de ce qui allait devenir al-Qaïda, et une centaine de cadres
opérationnels qui rejoignent rapidement les principaux théâtres d’opérations
militaires du mouvement pour former, encadrer et diriger les troupes. Par leurs
exploits réels ou mythifiés, notamment en Afghanistan, puis en Bosnie et en
Tchétchénie, ils contribuent largement à légitimer et magnifier, dans le monde
musulman et ses communautés émigrées, la crédibilité et le prestige de la
Confrérie, de ses stratégies, de son idéologie et de ses méthodes au point de
déconsidérer par avance tout autre mode de pensée et d’action en Islam.
Passé cette période d’instrumentalisation au
profit des États Unis et de l’Arabie, la Confrérie, nantie de moyens financiers
confortables et d’une capacité opérationnelle solide, reprend à partir du début
des années 90 son autonomie de stratégie et de gestion. La « ligne du
parti » demeure immuable : couper le monde musulman du reste de la
planète pour être à même d’y prendre le pouvoir par tous les moyens. La vague
de terrorisme fondamentaliste qui frappe autant l’Occident que les régimes
musulmans « impies » à partir de 1998, l’engagement des militants sur
toutes les frontières du monde musulman, l’agitation pseudo-identitaire permanente
des communautés musulmanes émigrées en Occident, participent de cette
stratégie. Car, face au risque de voir se tarir le soutien financier des
pétromonarchies et le soutien militaire américain, les Frères doivent
rechercher au sein même des masses musulmanes les appuis nécessaires au
développement de leur emprise et de leur image. Cela suppose l’exécution
d’actions spectaculaires et une forte médiatisation de ces actions qui
conduiront à la vague planétaire d’attentats suicide des années 1998-2005, à
l’engagement du Hamas dans un conflit inexpiable avec Israël, à l’offensive
anti-occidentale et anti-chiite du groupe Zerkawi en Irak. La liste n’est pas
close et ce cycle de violence en pleine expansion n’a d’autre raison de prendre
fin que la prise tant convoitée par la Confrérie du pouvoir dans un certain
nombre de pays musulmans, de préférence les plus riches.
La « conversion démocratique »
de Mohammed Mehdi Akef, grand maître de la Confrérie en Égypte, les
vitupérations d’Ayman Zawahiri contre les Frères d’Égypte ou de Jordanie qui
ont rallié les processus électoraux, l’apparente modération du discours d’un
Tariq Ramadan face à ses interlocuteurs institutionnels européens ne devraient
abuser personne. Comme tout les mouvements fascistes en quête de pouvoir, la Confrérie
a acquis une parfaite maîtrise du double langage. Il lui faut ménager toutes
les voies possibles d’accession au contrôle des masses et au pouvoir.
Dès les années 1935, Hassan el-Banna et
nombre de Frères de la première heure avaient offert leurs services à l’Abwehr.
Au delà de la résistance à la présence britannique en Égypte, l’engagement de
Hassan el-Banna était dicté par une véritable admiration pour Hitler et le
régime nazi. En 1942, aux côtés de Hadj Amin el-Husseini, grand Mufti de
Jérusalem et Frère « historique », il encourage les Musulmans
bosniaques, albanais et maghrébins à s’engager dans les divisions SS Handschar,
Kama et Skanderberg créées à leur intention. Cette connivence n’a
pas pris fin avec l’effondrement du régime nazi. Aujourd’hui encore, les
nostalgiques de l’ordre hitlérien apportent à la Confrérie diverses formes
d’assistance logistique en Occident. C’est ainsi qu’en Suisse, divers néo-nazis
militants dont le banquier Genoud et l’ex-journaliste zurichois converti, Anton
« Ahmed » Huber, ont apporté aux financiers des Frères leur soutien
actif et leur parrainage au sein de structures toujours existantes.
Dans son historique, sa stratégie et ses
tactiques, la Confrérie s’apparente de fait aux pires mouvances
fascistes : même appétit de pouvoir et de rentes, même recrutement
petit-bourgeois, même socle idéologique fondé sur des valeurs identitaires
mythiques excluant tous ceux qui ne les partagent pas, même duplicité
pragmatique, même violence terroriste magnifiée pour souder les militants et
tétaniser les opposants, mêmes assassinats politiques, même haine de la
démocratie que l’on se réserve cependant d’utiliser en vue de parvenir au
pouvoir pour mieux l’éliminer ensuite, même détournement des procédures
associatives et sociales démocratiques, même évolution historique émaillée de
putschs ratés, de terrorisme réussi, de service rémunéré des puissants,
d’exploitation de la misère et des peurs des plus défavorisés, de sacrifice
méprisant des militants de base,.
Même si elle a eu l’habileté de s’affubler de
l’épithète « musulmans », l’Association des Frères n’a pas plus à
voir avec l’Islam que les différents mouvements fascistes européens du XXème
siècle n’avaient à voir avec les valeurs fondamentales de l’Europe ou la
chrétienté. Elle n’a fait que prendre la religion en otage et la confisquer à
ses propres fins. L’erreur, tant pour les Musulmans que pour les Occidentaux,
serait de faire son jeu et de la considérer comme un interlocuteur
représentatif de l’Islam et un médiateur politique ou social. Comme tous les
fascismes, la Confrérie n’est porteuse que des appétits et des fantasmes de ses
chefs et grosse de barbarie.
Alain Chouet
Mars 2006