Questions de la chaîne
TV Canal+ (18/03/2004)
1/ Question liminaire conditionnant les
autres : OBL est-il toujours vivant ?
La question est controversée et, à ma
connaissance, personne n'a de certitude dans ce domaine.
A supposer qu'il n'ait pas été tué pendant
l'offensive américaine en Afghanistan (mais je pense que dans ce cas on aurait
retrouvé son corps) il n'en reste pas moins que son état de santé était
extrêmement précaire depuis 2000 et nécessitait des soins sophistiqués avec une
infrastructure lourde. Jusqu'en juillet 2001, il recevait ses soins à Doubaï,
puis, jusqu'à l'offensive américaine, avec un banc de dialyse en Afghanistan
même. Outre une faiblesse rénale extrême, il souffrait de diverses autres
pathologies intestinales et vasculaires nécessitant un suivi lourd
difficilement compatible avec la clandestinité ou une vie d'errance.
Ses « apparitions » audio ou vidéo
depuis la chute de Kandahar ne sont pas probantes. Aucune des cassettes audio
qui lui sont attribuées n'a été authentifiée avec certitude. La seule cassette
vidéo où il apparaît ne peut être datée avec précision et peut tout à fait être
antérieure à la dispersion de l'organisation.
La Qaïda s'exprime essentiellement maintenant par
la voix de Ayman Zawahiri, présenté par la presse comme son bras droit, mais
qui était en fait son officier traitant manipulateur pour le compte de la
Confrérie des Frères Musulmans.
Donc, forte incertitude sur le fait qu'il soit
vivant ou mort sans qu'aucune évidence ne permette de trancher dans un sens ou
dans l'autre
2/ Question subsidiaire à la précédente
: Est-il préférable, pour les Américains et les Occidentaux, de capturer ben
Laden vivant ou mort ?
Distinguons dans cette affaire les Américains des Occidentaux
en général.
Je n'ai pas l'impression, comme je le relevais
dans un article récent (voir www.ifri.org rubrique
Politique Etrangère), que les Américains le recherchent avec beaucoup de détermination.
En effet, ou on le retrouve mort et l'argumentation américaine anti-terroriste
(au moins celle qui prévalait jusqu'aux attentats de Madrid), totalement basée
sur la Qaïda pour intervenir partout dans le monde hors tout cadre légal, perd
beaucoup de poids. Ou on le retrouve vivant et qu'en faire ? L'abattre comme un
chien au risque d'en faire un martyr et de grandir son image ? Le poursuivre
légalement en justice pour qu'il raconte comment il a été formé par la CIA et a
travaillé pendant dix ans pour le compte des Etats Unis ?
La meilleure solution le concernant pour les
Américains, les Séoudiens et les Pakistanais, c'est « Nuit et
Brouillard »...
3/ Deux questions complémentaires :
- Quelles est la différence entre la
nouvelle offensive déclenchée par les troupes américaines et les précédentes
qui n’ont pas permis d’arrêter Ben Laden ?
- L’attitude de l’armée pakistanaise et
du ISI a-t-elle réellement évoluée dans leur détermination à arrêter ben Laden
et ses supports locaux ?
La réalité est que, depuis la chute du régime
Taliban et la fuite des membres du commandement de la Qaïda, les services
pakistanais vendent les restes de l'appareil de l'organisation « par
appartements » aux Américains et « distillent » soigneusement
les opérations et les arrestations.
Cela leur permet de soutirer des moyens à l'Oncle
Sam et de se justifier en montrant que le danger existe toujours et que seuls
les services pakistanais (pourvu qu'on les aide bien sûr), sont capables d'en
venir à bout. Ils avaient joué le même jeu avec les Talibans pendant plus de
cinq ans. Cela peut donc durer longtemps. Il semble que les Américains
commencent à trouver que la plaisanterie a assez duré et ont décidé de mettre
eux même la main à la pâte, sinon pour retrouver Ben Laden, au moins pour
neutraliser les responsables de la Qaïda encore en fuite, en particulier
Zawahiri.
4/ Les services de renseignements,
occidentaux ou locaux, disposent-ils d’informations quant à la localisation de
ben Laden ? On parle beaucoup du Waziristan sud...
On parle du Waziristan parce que c'est
géographiquement logique et que la zone est d'un accès extrêmement difficile et
très peu contrôlable. Cela dit on pourrait aussi bien parler du Cachemire, du
Belouchistan ou des bas fonds de Karachi (où ont été retrouvés plusieurs cadres
de la Qaïda).
Si les SR occidentaux disposaient de la moindre
information sérieuse quant à la localisation d'OBL, je ne pense pas qu'ils
perdraient leur temps à ratisser des milliers de kilomètres carrés de zones
quasi inaccessibles. Il faut comprendre que nous sommes dans des régimes
démocratiques où les services de renseignement ne sont pas absolument
hermétiques, y compris les services américains. S'il y avait une certitude sur
la localisation de l'intéressé et que rien ne soit entrepris pour l'attraper,
je n'ai aucun doute sur le fait qu'une « petite main » (ou même une
plus grosse) irait jouer les « gorges profondes ».
5/ Conséquence de la question précédente
: Avez-vous le sentiment que les Américains tentent « d’instrumentaliser »
l’arrestation de ben Laden pour la rendre compatible avec leur agenda électoral
?
Franchement non. Je n'ai pas une grande sympathie
pour l'administration Bush, mais je reconnais qu'elle n'est pas composée
d'imbéciles. Le gouvernement Aznar en Espagne vient de payer très cher le fait
d'avoir voulu jouer avec ce genre de chose. Vous êtes journaliste et, dans le
cadre de l'émission de Canal+, journaliste d'investigation. En vous référant à
votre propre expérience, croyez vous qu'une supercherie de ce genre, qui
mettrait nécessairement en jeu plusieurs dizaines de personnes, pourrait tenir
plus de quelques jours sans que l'affaire « fuite » quelque part avec
des conséquences désatreuses ? L'électeur américain n'aime ni le mensonge ni la
dissimulation. Ce n'est pas tant leurs actes « délictueux » qui ont
été reprochés à Nixon et Clinton que leurs dissimulations et leurs mensonges.
Bush a suffisamment d'ennuis pour ne pas s'exposer à une procédure
d'impeachment.
Enfin, la Présidence américaine, qui met toute la
misère du monde sur le dos de la Qaïda et lui impute tous les méfaits,
laisserait son chef libre de ses mouvements (donc d'organiser des attentats)
pour de simples considération de stratégie électorale ? Non, trop dangereux.
6/ Quel est le rôle et l’apport des
commandos français sur le terrain ?
Retiré de la vie active depuis 18 mois, je vous
avoue que je n'en sais rien. Mais considérant leurs effectifs, leurs
implantations et leurs missions, je pense que leur rôle ne peut guère dépasser
celui d'une assistance au renseignement. C'est déjà pas mal, car je sais que ce
qu’ils font, ils le font bien.
7/ Estimez-vous que cette fois, la
traque ira jusqu’à son terme ? Combien de temps cela pourrait-il prendre ?
Je vous renvoie pour cette question aux réponses
1,2 et 3.
De plus mon sentiment est que l'on se trompe de
cible.
Il ne reste pas grand chose de la Qaïda. La
plupart de ses cadres dirigeants ont été tués, capturés ou sont en fuite en
zone pakistano-afghane, au Cachemire, parfois plus loin (Caucase, Irak, Yémen).
Ses troupes, qui n'étaient d'ailleurs pas très importantes, ou tout au moins ce
qu'il en reste, se sont dispersées de la même façon.
De fait, Oussama Ben Laden n'a été qu'un pion
temporaire (quoique bienvenu avec ses sous) dans la stratégie - presque
centenaire maintenant - des Frères Musulmans. Il faut arrêter de l'invoquer en
permanence et d'invoquer en permanence la « Qaïda ».
D'une manière générale je désapprouve l'usage
intensif fait par la presse occidentale du terme al-Qaïda. La Qaïda est morte
avec la chute de l'Afghanistan. A force de l'invoquer à tout propos et en
toutes circonstances le seul risque que l'on court est de la ressusciter.
Ce ne sont pas les Frères Musulmans qui font partie
de la nébuleuse al-Qaïda mais bien la Qaïda qui fait partie de la nébuleuse des
Frères Musulmans.
Le distingo est important. L'existence de la Qaïda
n'est qu'un court épisode et un instrument provisoire dans l'existence de la
Confrérie des Frères. Le vrai danger aujourd'hui vient de l'extension et de
l'audience des Frères. C'est cela qu'il faut dénoncer. Le loup sait en effet
s'habiller en grand-mère. Tarek Ramadan, par exemple, ne fait pas partie de la
Qaïda mais fait partie des Frères. Si on dénonçait clairement le pouvoir et la
stratégie des Frères, les agents d'influence et de recrutement comme lui
devraient rendre des comptes au lieu de parader sur nos plateaux de télévision
ou dans les forums internationaux. En définitive, la focalisation des médias
occidentaux sur la Qaïda est une importante victoire tactique des Frères
puisqu'elle amène à ne pas parler d'eux alors que ce sont eux les véritables et
permanents auteurs de la violence islamique. Ce n'est quand même pas OBL et la
Qaïda qui ont tué Sadate. En revanche Ayman Zawahiri était au procès avec 300
autres membres éminents de la Confrérie dans la cage des accusés. Il a été
libéré 3 ans plus tard à la requête pressante d'ONG humanitaires américaines.
Il est sorti en même temps que Cheikh Omar Abderrahmane, patron du premier
attentat à la bombe contre le World Trade Center....
Parlons donc des Frères Musulmans plutôt que de la
Qaïda.