11/10/2014 - Atlantico - Situation en Syrie

 

1 - En Syrie la ville kurde de Kobané, située juste à côté de la frontière turque, est en train de tomber entre les mains des combattants de l’Etat islamique, et ce malgré les frappes aériennes de la coalition. Que nous enseigne cette réussite militaire sur la nature et sur l’organisation des forces islamistes en présence ? L’image du djihadiste se cachant dans les montagnes doit-elle définitivement être mise en placard ?

 

Il y a longtemps qu’en Irak et en Syrie les djihadistes ne se cachent plus dans les montagnes. Longtemps soutenus financièrement et logistiquement par divers Etats, bénéficiant d’un important apport de volontaires étrangers grâce à la complaisance des autorités du gouvernement islamiste turc, profitant de l’effondrement de la capacité de contrôle territorial des pouvoirs locaux, les djihadistes de l’Etat Islamique sont constitués en une véritable armée avec une implantation territoriale définie, une hiérarchie, des véhicules et armes abandonnés par les armées régulières débandées ou fournies par des intervenants extérieurs, des ressources locales fournies par leur contrôle du terrain.

 

2 - Malgré des effectifs nombreux, un armement lourd et un encadrement assuré selon certaines sources par d’anciens officiers de Saddam Hussein, peut-on aller jusqu’à qualifier l’Etat islamique d’armée au sens traditionnel ? Dans un tel cas de figure, serait-il plus facile pour la coalition occidentale de les identifier et de les combattre ?

 

Ils ne sont pas si nombreux que cela. On évalue les effectifs actuel de l’EI dans une fourchette de 15000 à 20000 individus de qualité militaire très inégale. Ces effectifs peuvent parfois compter sur le renfort de chefs de tribus ou de villages locaux dont les islamistes se payent les services avec le produit de leurs rapines.

Leurs rangs et leurs capacités militaires ont été considérablement renforcés par l’apport de nombreux officiers et sous officiers sunnites de l’armée de Saddam Hussein brutalement licenciés par l’administration américaine en Irak ainsi que par de nombreux vétérans des autres théâtres de djihad (Tchétchénie, Bosnie, Afghanistan, Libye, etc.). Nombre de ces « vétérans » sont en fait des mercenaires rémunérés (les chiffres varient de 500 à 2000 dollars par mois) et surtout autorisés à se « payer sur la bête » par le viol, le pillage, le racket et les trafics.

Les forces de l’Etat Islamique peuvent donc effectivement s’analyser en une véritable armée ou, au moins, comme l’une de ces « grandes compagnies » de mercenaires qui terrorisaient et pillaient l’Europe du Moyen Age.

 

3 - Quelles sont leurs sources de financement locales et internationales ? Au vu des moyens mis en œuvre sur le champ de bataille, faut-il en déduire que les donateurs saoudiens ou qataris n’ont jamais cessé d’être actifs ?

 

Il ne fait plus de doute aujourd’hui que l’Arabie Séoudite et le Qatar ont largement contribué financièrement et logistiquement à l’émergence et au développement des mouvement djihadistes en Irak et en Syrie en vue de déstabiliser les pouvoirs locaux suspects de connivence avec l’Iran. L’EI a même bénéficié dans ce domaine d’une surenchère entre les Séoudiens et les Qataris.

Pour des raisons diverses, ces deux monarchies arabes ont interrompu à l’été 2013 leurs financements d’Etat ou via des fondations publiques au profit de ces organisations djihadistes. Mais le relais a été pris à une moindre échelle par des donateurs privés de ces deux pays et du Koweït. Le Département du Trésor américain a récemment publié des listes de ressortissants de ces pays soupçonnés ou convaincus de financer l’EI en Irak et Jabhat el-Nosra en Syrie.

Et entre temps l’EI a mis a profit sa capacité d’offensive pour s’enrichir considérablement par le pillage, le racket et les trafics, notamment celui des ressources pétrolières et gazières.

 

4 - Plutôt "qu’Etat islamique", "califat" ou "Daesh", faudrait-il davantage parler "d’entreprise" ? Peut-on aller jusqu’à parler de « multinationale du terrorisme » ? En quoi ce groupe diffère-t-il d’Al-Qaida à ses plus belles heures ?

 

Al-Qaïda était un mouvement terroriste stricto sensu. C'est-à-dire un groupe restreint ayant une stratégie globale mais pas de tactique définie, mettant en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables en vue de commettre dans le monde entier des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient, pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance.

L’EIIL est, au contraire, une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité. Le seul fait de se désigner sous le nom d’Etat montre bien que ses responsables entendent se donner un ancrage institutionnel (Dawla) à fondement islamique (al-Islamiyyah) et géographique en Irak et en Syrie (fil-Iraq wa ash-Sham). Le tout formant l’acronyme arabe « Da’ish ». Ce n’était pas du tout le cas de Ben Laden, au moins dans sa version finale des années 1998-2001 qui prônait une violence déterritorialisée contre le monde entier.

Pour autant, il serait prématuré et inexact de parler de « multinationale du terrorisme ». D’abord parce que - même si les ressorts et les affirmations idéologiques sont identiques - les objectifs, les méthodes et l’agenda de l’Etat Islamique ne sont pas ceux d’Aqmi, des Shebab somaliens ou de Boko Haram. Ensuite parce que les actions de l’EI s’analysent pour l’instant (j’insiste : pour l’instant…) en opérations militaires à visage découvert, certes d’une barbarie et d’une sauvagerie rarement égalées, contre des ennemis désignés et déclarés et non en opérations terroristes aveugles contre des tiers n’ayant qu’un lointain rapport avec les problématiques locales.

 

5 - Sur le terrain, quelles sont les méthodes des djihadistes pour faire régner la discipline et la Charia ? Quel sort est réservé aux prisonniers selon leur statut et origine, et aux femmes ?

 

Les méthodes de l’EI pour assurer l’ordre public sont assez sommaires et conformes à la charia : flagellation des petits contrevenants, amputation diverses (mains, pieds, nez, lèvres) pour les cas plus graves, flagellation ou lapidation pour les femmes « frivoles », décapitation pour les infractions majeures.

Les prisonniers musulmans sunnites sont invités à rejoindre le rangs de l’Etat Islamique sous peine de mort. Les autres, en particulier les « hérétiques » (Yazidis, Chiites, Alaouites, Ismaéliens) sont exécutés sur le champ. Les Chrétiens sont sommés de se convertir et de payer une taxe spéciale et sont exécutés s’ils refusent.

 

6 - Quelles puissances et acteurs de la scène internationale, par leur attitude, soutiennent indirectement la montée en puissance de l’EI ? A quel jeu la Turquie notamment, qui ne fait rien pour venir en aide aux Kurdes de Kobané, se livre-t-elle ?

 

Outre le comportement très ambigu des pétromonarchies arabes, il est clair que le gouvernement islamiste turc contribue très largement par action ou omission à la montée en puissance de l’EI et à ses succès sur le terrain.

L’abandon aux djihadistes de la ville Kobané est emblématique du double discours d’Ankara qui conditionne son intervention à la création d’une zone tampon et d’exclusion aérienne (semblable à ce qui fût instauré en Libye par la résolution 1973 des Nations unies), ainsi qu’à la formation militaire des rebelles syriens « modérés », comme l’a rappelé le premier ministre turc Ahmet Davutoglu sur CNN, lundi dernier. Tout en affirmant se joindre à la coalition, la Turquie d’Erdogan fait passer le message qu’elle ne fera rien à Kobané si elle n’obtient pas l’engagement de la coalition internationale et surtout des États-Unis qu’ils viseront aussi le régime de Bachar al-Assad. Ce chantage explique la non-intervention et le double jeu d’Ankara : aider les Kurdes d’Erbil et de Kirkouk qui vendent leur pétrole à bas prix tout en laissant massacrer les Kurdes de Syrie parce qu’ils ont l’impudence de ne pas s’être révoltés contre Bachar al-Assad et d’être proches du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui revendique l’indépendance de l’ensemble du Kurdistan.

 

7 - A cause de ces jeux d’intérêts opposés, la coalition contre l'EI est-elle vouée à l’échec ?

 

L’action de la coalition paraît pour l’instant très timide et incertaine. Ce qui apparaît de façon de plus en plus flagrante dans cette affaire est le peu d’empressement et d’énergie mis par la coalition internationale à s’opposer à l’avance des djihadistes, en particulier en territoire syrien.

En Irak l’essentiel de l’effort repose sur des frappes américaines mesurées. Malgré ses déclarations guerrières, la France n’a opéré en trois semaines que deux frappes exécutées à chaque fois par deux appareils. Cela reste aussi symbolique que les rares vols effectués par des appareils émiratis ou séoudiens claironnés à grand renfort d’annonces médiatiques pour démontrer que l’offensive de la coalition ne saurait s’analyser en une « croisade » contre l’Islam.

En Syrie, seule l’aviation américaine est engagée sans même pouvoir utiliser sa base toute proche d’Inçirlik en Turquie faute d’accord avec le gouvernement d’Ankara. Tous les autres participants à la coalition refusent de s’associer à des opérations militaires qui pourraient renforcer à terme le régime de Damas en éliminant ses ennemis locaux.

Face au danger réel et immédiat que fait courir l’EI à l’ensemble de la région, face à la barbarie des djihadistes, il conviendrait peut être de définir des priorités. Fallait-il pendant la seconde guerre mondiale s’abstenir de frapper l’armée allemande sous prétexte que cela renforçait le pouvoir du dictateur Joseph Staline ? Les dirigeants occidentaux de l’époque ont eu à faire un choix difficile. Au moins en ont-ils eu le courage.

 

8 - Les objectifs occidentaux doivent-ils être redéfinis, et suivant quelle stratégie ?

 

On peut tout de même s’étonner des résultats dérisoires de frappes aériennes….

Le nord de l’Irak et le nord-est de la Syrie ne sont ni la jungle du Viet Nam ni les montagnes impénétrables d’Afghanistan. Les djihadistes qui rançonnent et martyrisent les populations n’y sont pas comme des poissons dans l’eau. Une colonne de véhicules, de blindés ou d’artillerie, une groupe d’infanterie un peu consistant, s’y repèrent à des kilomètres. Les quelques chars et pièces d’artillerie lourde qui assiègent aujourd’hui Kobané se voient à la jumelle depuis la frontière turque. Ils ne peuvent t s’abriter nulle part et les miliciens de l’EI ne disposent pratiquement d’aucun moyen antiaérien.

Si, dans ces conditions, la toute puissante aviation des Etats Unis dotée des moyens de repérage et de guidage les plus sophistiqués et les plus coûteux n’est pas en mesure, sinon d’anéantir totalement, au moins d’affaiblir significativement une grande compagnie de quelques milliers de mercenaires et d’amateurs, le citoyen américain du souci à se faire et le contribuable US des comptes à demander.

Les objectifs occidentaux sont a priori clairs : anéantir les troupes de l’Etat Islamique. La disproportion des moyens rend a priori cet objectif parfaitement et rapidement réalisable comme l’ont été l’anéantissement de l’armée des Talibans en 2002 ou des forces irakiennes en 2003.

Mais la stratégie mise en œuvre par les coalisés apparaît hésitante, limitée, louvoyante, inconsistante. Reste à savoir pourquoi et c’est aux politiques qu’il faut poser la question.

 

 

 

 

 

13/09/2014 - Atlantico - Manifestations islamistes en Allemagne

 

1) En Allemagne une "police de la charia" a récemment suscité le débat. De jeunes hommes aux gilets fluo accostaient les musulmans à la façon d'une "brigade des mœurs" improvisée. En France et dans les autres pays européens a-t-on des exemples de ce phénomène ou le cas de l'Allemagne est-il unique en son genre ?

 

A ma connaissance il n’y a pas eu à ce jour en Europe de tentative aussi voyante et provocante d’imposer en public un ordre communautaire particulier. Cela dit, ce genre de pression s’exerce de façon plus souterraine et insidieuse dans de nombreuses banlieues, cités, quartiers à problèmes de nombreuses villes européennes. Toute manifestation de l’autorité collective de la société (forces de police, gendarmerie, fisc, douanes) mais aussi de l’encadrement social (médecins, professions de santé, pompiers, pharmaciens, etc) y est systématiquement contestée, ses représentants violemment agressés et leurs matériels détruits. Quant aux étrangers à la zone, ils sont dissuadés d’y accéder par des menaces ostentatoires et si cela ne suffit pas, par la violence.

Tout cela bien sûr en vue de tenir toute forme d’encadrement collectif légal à l’écart et de constituer des « zones grises » de non-droit pour y exercer des activités criminelles.

Ces vides d’autorité légale favorisent évidemment l’émergence d’un carcan réglementaire d’inspiration communautariste exercé par les plus forts aux dépens des plus faibles. Les résidents non membres de la communauté sont poussés à l’exode tandis que les enfants, les femmes, les jeunes qui souhaiteraient s’intégrer à l’ordre national et ne pas dépendre des bandes communautaires sont contraints à la soumission aux « grands frères », aux caïds de quartier, aux chefs de gang. Et cette soumission se constate de la façon la plus mesurable par la conformité à des règles vestimentaires, alimentaires et de comportement public qui sont donc imposées par des « pressions persuasives » d’abord, puis par la violence s’il le faut.

 

2) Au vu du contexte actuel, le phénomène est-il appelé à s'étendre dans d'autres pays européens ? Quels sont les pays les plus enclins à voir de genre se développer sur leur sol ?. 

 

Il faut être complètement stupide ou délibérément provocateur pour s’affubler d’un gilet fluo en vue de se livrer ainsi publiquement à des manœuvres de contrainte communautaristes. Mais dans l’un et l’autre cas, cela révèle qu’un cap a été franchi dans la désertion de l’espace public par l’ordre légal et ses représentants et que la protection des plus faibles, des minoritaires, des non-conformistes n’est plus assurée comme le veut l’organisation démocratique à laquelle adhèrent la plupart des pays européens. Cela veut dire aussi que nous admettons que notre ordre social ne repose plus sur les droits et les devoirs de l’individu mais sur un mode d’organisation en factions de type féodal où la personne s’efface devant un groupe dominé par la loi du plus fort.

C’est un danger qui guette tous les pays européens qui ont - délibérément ou par laxisme - ouvert la porte à l’expression et à l’organisation publique du communautarisme, qui ont toléré des entorses à la loi et aux règlements au nom d’un supposé « droit à la différence » (on se demande bien laquelle d’ailleurs…), qui se sont résignés à ce que des zones entières du territoire et des pans entiers de la société échappent à l’ordre public.

 

3) Quel est le terreau qui favorise l'émergence de ce genre de mouvements radicaux ?  

 

La nature a horreur du vide… L’ordre communautariste (quelle que soit la communauté considérée) est un ordre de substitution. Il apparaît quand l’ordre national et intégrateur est défaillant. Par « ordre national » il ne faut pas entendre seulement l’exercice des instruments de contrainte de l’État. Il s’agit avant tout de l’environnement politique, économique, social, sanitaire, culturel et surtout éducatif qui permet à chaque individu de s’intégrer aussi harmonieusement que possible à une collectivité.

Si on enferme une communauté dans un ghetto en lui condamnant toutes les portes d’accès au reste de la collectivité nationale, il ne faut quand même pas s’étonner qu’elle développe des modes d’organisation et des réflexes communautaristes. Il faut à l’évidence lutter résolument contre ces derniers mais cette lutte n’aura d’effet et de sens que si elle est accompagnée par toutes les mesures possibles d’intégration à la collectivité nationale et de partage consenti de ses valeurs.

 

4) Quel est le profil des personnes susceptibles de rejoindre ce genre de groupe ? Quel est généralement leur parcours de radicalisation ? 

 

Ce genre de comportement est à rapprocher de celui des « petits blancs » du Ku Klux Klan. Ces blancs pauvres du sud des États-Unis, tellement en bas de l’échelle sociale qu’ils voulaient absolument entretenir la fiction d’une catégorie de gens qui seraient considérés comme inférieurs à eux.

La quasi-totalité des jeunes qui se radicalisent - quel que soit par ailleurs leur niveau intellectuel ou d’instruction - sont en général des individus en perte de repères familiaux, éducatifs et sociaux qui entretiennent une vision très dégradée d’eux-mêmes. Ceci les amène à confondre la peur qu’ils inspirent avec le respect auquel ils aspirent. Qu’une femme, un enfant, un étudiant « propre sur lui », un bourgeois ou un fonctionnaire de l’État courbe l’échine devant eux et les voilà ravis de leur puissance. Et le summum est évidemment atteint quand cette terreur peut être exercée les armes à la main, au sein du cocon fraternel et rassurant d’une bande militarisée et en paradant sur les réseaux sociaux.

 

5) Que prévoit la législation française dans ces cas là ?

 

En France, la Constitution, les textes fondamentaux et la loi sont parfaitement limpides à ce sujet. Ils stipulent qu’aucun groupe particulier ne peut faire prévaloir sa volonté sur la volonté nationale exprimée par la loi votée par les représentants du peuple et ne peut se substituer aux forces de l’ordre habilitées par l’État pour faire respecter la loi, au besoin par la contrainte.

Tout exercice de contrainte sur des citoyens, qu’elle soit morale, psychologique ou physique par des particuliers non habilités, qu’ils agissent individuellement ou en bande, est donc constitutif d’un acte délictueux ou criminel. Reste à savoir dans quelle mesure l’autorité publique est décidée à faire respecter ce fondement élémentaire de la démocratie.

 

 

04/09/2014 - Oumma.com - L’Etat islamique et Al-Qaïda

 

Comment expliquez-vous que la presse francophone n’ait parlé que tardivement de cette scission d’Al-Qaida, aujourd’hui à la tête de l’Etat islamique. On sait pourtant que depuis la mort de Ben Laden, certains djihadistes ont refusé de prêter allégeance à Zawahiri.

 

La réalité est que, depuis 2002 et l’offensive alliée contre le régime Taliban d’Afghanistan et ses protégés djihadistes, Al-Qaïda relève plus du mythe que de la réalité. C’est un mythe qui a été entretenu par le fait que tout contestataire dans le monde musulman, quelles que soient ses motivations et ses objectifs, a bien compris qu’il devait se réclamer de l’organisation qui avait épouvanté l’Amérique s’il voulait être pris au sérieux. C’est un mythe qui a été entretenu par certains dirigeants des pays musulmans qui ont bien compris qu’ils devaient coller l’étiquette Al-Qaïda sur leurs opposants s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement. C’est enfin un mythe qui a été entretenu par les dirigeants et les médias d’un certain nombre de pays occidentaux pour légitimer leur politique sécuritaire intérieure et extérieure.

Mais dans la galaxie salafiste, tout le monde sait bien que Al-Qaïda se résumait depuis 2003 à un Ben Laden réfugié dans un « resort » des services pakistanais et à un sentencieux Ayman Zawahiri distribuant les bons et les mauvais points de djihadisme et s’appropriant verbalement des actes de violence commis un peu partout dans le monde qu’il n’avait ni commandités, ni prescrits ni contrôlés.

Il était difficile pour des djihadistes ambitieux de remettre en cause la figure emblématique de Ben Laden mais plus facile de s’affranchir de la tutelle morale de Zawahiri. En particulier pour des chefs de bande locaux qui n’avaient que faire du « djihad mondial » sans bénéfice immédiat et souhaitaient plutôt se bâtir un petit sultanat local où ils pourraient exercer un pouvoir sans partage et rançonner la population. C’est ce type de raisonnement, joint aux aléas des rivalités locales et des surenchères entre l’Arabie et le Qatar, qui a poussé un Abou Bakr al-Baghdadi a rejeter le parrainage d’Al-Qaïda et - comme on dit en France - à s’autoproclamer « Calife à la place du Calife ».

 

Comment expliquer l’émergence de l’EIIL et par qui ce groupe était-il financé (avant qu’il ne mette pas main sur des banques et des puits de pétrole)?

 

L’EIIL n’a pas « émergé » comme par miracle l’année dernière. Il est la filiation directe de ce que l’on appelait il y encore quelques temps « Al-Qaïda en Irak » ou « Al-Qaïda en Mésopotamie ». Cette organisation avait été elle-même formée en 2003 par Abou Moussaab al-Zarqawi, ancien membre d’Al-Qaïda rejeté par Ben Laden pour son aventurisme, à partir d’un groupe djihadiste préexistant dans le nord est de l’Irak et connu sous le nom de Ansar al-Islam (Partisans de l’Islam). Après la mort de Zarqawi tué dans un bombardement américain, l’organisation a été reprise en main par son chef actuel qui a continué de bénéficier du soutien actif des services saoudiens dans la perspective de s’opposer à la mainmise totale des chiites sur le pouvoir irakien et à la connivence de plus en plus marquée entre Baghdad et Téhéran.

Les choses se sont compliquées début 2011 avec l’émergence des troubles en Syrie. Les services spéciaux saoudiens du Prince Bandar Ben Sultan et le Qatar se sont lancé dans des initiatives rivales pour accélérer la chute de Bashar el-Assad. Les Saoudiens ont organisé en Syrie l’émergence d’un front salafiste anti-régime sous la désignation de Jabhat al-Nosra tandis que les Qataris ont lancé une « OPA hostile » sur l’EIIL en diversifiant ses activités sur la Syrie en complément de l’Irak et en concurrence avec les autres groupes djihadistes.

Et tout ce paysage confus s’est transformé à l’été 2013 quand le coup d’État feutré qui a eu lieu à Qatar a écarté l’Emir et son activiste premier ministre et recentré les investissements de l’Émirat sur des activités économiques plutôt que politiques. Dans le même temps, à la lueur du désordre politique et social induit en Égypte par la gestion des Frères Musulmans, le cabinet royal saoudien - plutôt partisan d’un ordre régional apaisé et d’un système de coexistence plutôt que d’affrontement avec l’Iran - a repris la main sur les extrémistes du clan familial, écarté le Prince Bandar et ses partisans, apporté son soutien au coup d’État du Maréchal Sissi et, surtout, condamné et criminalisé les activités djihadistes au Levant.

Brutalement privés de soutiens extérieurs significatifs, Jabhat el-Nosra et surtout l’EIIL se sont retrouvés condamnés à une fuite en avant, coincés sur place et contraints d’y trouver les ressources financières et militaires nécessaires à leur survie. Ce n’est pas par hasard que le premier objectif de l’EIIL dans sa fulgurante offensive du printemps dernier a été de s’emparer de la succursale de la banque centrale d’Irak à Mossoul pour y rafler près d’un demi-milliard de dollars en or et en billets.

 

Existe-t-il encore des liens entre le Front Al Nosra en Syrie et l’EIIL?

 

Ces organisations fonctionnent sur un mode féodal et mafieux où des chefs de bandes locales prêtent allégeance au chef de l’organisation en fonction de leur intérêt du moment. Les frontières entre les mouvements sont donc poreuses mais avec les risques que cela comporte en cas de trahison. D’autre part il faut considérer qu’il existe en Syrie comme en Irak une multitude de groupes armés locaux, parfois à l’échelle du village, du quartier ou du groupe d’immeubles, à l’allégeance mal définie et qui se rallient à tel ou tel en fonction des circonstances et du profit à en espérer.

 

L’EIIL est-il capable d’administrer les territoires conquis?

 

C’est douteux, faute de ressources humaines et, à terme, de ressources financières. Pour l’instant l’EIIL dispose d’un trésor de guerre estimé à 2 milliards de dollars. Ce trésor repose essentiellement sur le racket de « l’impôt révolutionnaire », sur le contrôle d’un certain nombre de site d’extraction d’hydrocarbures, sur le pillage systématique et la revente sur le marché noir turc des matériaux de construction (souvent arrachés des maisons existantes), matériels industriels et agricoles, véhicules, objets volés dans les propriétés publiques et privées dans les zones contrôlées.

Mais il faut se garder pour autant de considérer que l'EIIL dispose maintenant d'un budget annuel fixe et permanent. Le pillage de la succursale de la Banque Centrale d'Irak à Mossoul était un fusil à un coup . Il a été largement dilapidé dans la "location" de chefs de tribus sunnites d'Irak qui ont permis à l'EIIL sa rapide offensive du printemps. Le pillage des biens d'équipement sera bientôt tari par épuisement. De même que "l'impôt révolutionnaire" par suite de ruine ou exode des "assujettis".

Reste le contrôle des ressources pétrolières (vulnérables car les puits ne sont pas déplaçables) qui est soumis au bon vouloir des Turcs et d'un certain nombre d'intermédiaires irakiens, tous susceptibles de "retourner leur veste" en fonction de la conjoncture internationale. Bref, dans six ou huit mois , il ne restera plus grand chose et c'est là que se posera (s'il n'est pas réglé avant) le problème du retour vers leur pays d'origine des mercenaires et volontaires étrangers (Tchétchènes, Bosniaques, Maghrébins, Libyens, Séoudiens interdits de retour au royaume, et - en ce qui nous concerne - Européens.)

 

Quelles sont les différences majeures entre le mode de fonctionnement d’Al-Qaida et l’EIIL? En s’autoproclamant calife, Baghdadi a également une vision globalisée du djihad, comme l’avait Ben Laden.

 

Al-Qaïda était un mouvement terroriste stricto sensu. C'est-à-dire un groupe restreint ayant une stratégie globale mais pas de tactique définie, mettant en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables en vue de commettre dans le monde entier des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance.

L’EIIL est, au contraire, une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité. Le seul fait de se désigner sous le nom d’Etat (Dawla) montre bien que ses responsables entendent se donner un ancrage institutionnel (al-Islami) et géographique (fil-Iraq wa ash-Sham). Ce n’était pas du tout le cas de Ben Laden, au moins dans sa version finale des années 1998-2001 qui prônait une violence déterritorialisée contre le monde entier.

Mais qui dit État, dit chef de l’État et - en version islamique fondamentaliste - Calife. D’où l’initiative de Baghdadi qui vise aussi bien à faire un pied de nez aux Saoudiens, gardiens autoproclamés des Lieux saints qui l’ont abandonné et dont il conteste ainsi la légitimité, qu’à mettre l’ensemble des musulmans du monde en demeure de choisir leur camp en ayant à accepter ou rejeter son autopromotion. C’est ce qui explique qu’en se proclamant Calife, il abandonne aussitôt dans la dénomination du mouvement la référence territoriale à l’Irak et au Levant pour devenir « seulement » Etat Islamique (Dawlat al-Islami). Mais tout cela révèle plutôt des finasseries calculatrices de survie plutôt qu’une « vision globalisée du djihad ».

 

Quels sont les moyens les plus efficaces pour combattre cette organisation?

 

L’EIIL pose le même problème que l’Etat Taliban en Afghanistan, AQMI au Sahel, les Shebab en Somalie ou Boko Haram au Nigeria. Il s’agit d’armées constituées, souvent en uniforme ou portant des signes de reconnaissance, utilisant des matériels militaires, des véhicules dédiés, des implantations localisables, des moyens de communication identifiables. Cela relève à l’évidence d’une riposte militaire consensuelle et concertée face à laquelle on semble pourtant tergiverser.

Pendant plus de dix ans, les Etats-Unis ont placé l’ensemble du monde musulman sous une loi permanente des suspects, détruit irrémédiablement plusieurs pays, espionné la planète entière - y compris leurs plus proches alliés et leurs concitoyens -, harcelé des millions de voyageurs dans les aéroports, multiplié les tortures et les internements illégaux au nom d’une « guerre globale contre la terreur » qui n’a ramené dans ses filets que quelques seconds couteaux et un Ben Laden « retiré des affaires ».

Et aujourd’hui que sont parfaitement localisés avec précision une dizaine de milliers de djihadistes arborant fièrement leur drapeau, défilant dans les rues, égorgeant des citoyens américains devant les télévisions, éventrant médiatiquement femmes et enfants, jouant au foot avec les têtes de leurs ennemis, la Présidence américaine vient dire qu’elle « n’a pas encore de stratégie dans la lutte contre le djihadisme »….

Je veux croire qu’il s’agit là d’une manœuvre du Président Obama pour contraindre l’Arabie et le pétromonarchies du Golfe à « choisir leur camp » et à cesser leurs pratiques de double langage qui consiste à condamner verbalement le terrorisme tout en soutenant un peu partout dans le monde les groupes terroristes salafistes et les djihadistes en vue de neutraliser les initiatives démocratiques ou l’influence de l’Iran qu’ils considèrent comme également dangereuses pour le maintien de leur pouvoir.

 

L’Iran va-t-il devenir un partenaire à part entière pour combattre l’EIIL?

 

S’il veut préserver l’avenir et laisser la porte ouverte à l’élaboration d’un système de confiance régional avec les pétromonarchies arabes, l’Iran n’a pas vraiment intérêt à s’afficher comme le fer de lance ou un élément actif d’une coalition pilotée par les Occidentaux pour combattre l’extrémisme sunnite violent.

Téhéran ne peut que se réjouir de l’éradication des salafistes et soutiendra résolument mais aussi discrètement que possible ses alliés chiites irakiens, syriens et libanais comme il l’a toujours fait. Mais pourquoi voudrait-on, alors que l’Arabie multiplie les signaux d’apaisement, qu’il aille compromettre ses chances de coexistence future avec son environnement sunnite pour résoudre un problème qui ne le menace pas directement et qui est la conséquence des erreurs de gestion américaines dans la zone ?

Au-delà des dérapages verbaux de certains de leurs responsables politiques, les Iraniens sont prudents et calculateurs. Selon toute probabilité, ils laisseront les Occidentaux s’occuper du dossier en apportant juste l’aide qu’il faut pour qu’on reconnaisse et salue leur contribution et leur sens des responsabilités internationales mais avec le souci de ne pas justifier l’accusation constante qui leur est faite par les wahhabites d’être des hérétiques ennemis de l’Islam.

Si l’Etat islamique est détruit, ce n’est pas à Téhéran qu’iront se répandre les militants du djihadisme défaits, déçus et avides de vengeance….

 

 

01/09/2014 - Atlantico - Evolutions internationales autour de l’Etat Islamique

 

Vendredi dernier, lors d'une réception organisée par le corps diplomatique étranger à Djeddah, le roi Abdallah d'Arabie-Saoudite déclarait, à propos du "terrorisme" : "si on le néglige, je suis sûr que dans un mois, il arrivera en Europe, et un mois plus tard en Amérique". 

Quel niveau de fiabilité peut-on attribuer à ces propos ? Quelles sont les sources les plus probables de ces informations ? 

 

Les précisions de temps données par le discours du roi sont évidemment à prendre au sens figuré. Elles signifient simplement que l’Europe et les Etats-Unis auraient tort de prendre à la légère les manifestations de la violence islamiste au Moyen Orient et de refuser de s’engager pour la neutraliser. Au-delà de leurs fragiles conquêtes territoriales locales dont les débordements inquiètent tout le monde, les groupes djihadistes ont besoin, pour se légitimer dans l’ensemble du monde musulman, de frapper des coups spectaculaires contre les « infidèles » occidentaux et en particulier américains. Cette menace est réelle et d’autant plus préoccupante que les djihadistes d’Irak et de Syrie commencent à se sentir menacés dans leurs fiefs d’Irak et de Syrie et chercheront à dissuader les Occidentaux de s’attaquer à eux.

Mais leur objectif premier reste de s’emparer du pouvoir et des rentes qui y sont liées - en particulier de la rente pétrolière - dans les pays musulmans et, de préférence dans les pays arabes riches. Après avoir longtemps soutenu, voire même créé, les groupes islamistes violents dans le cadre de leur rivalité avec l’Iran chiite, les Séoudiens ont enfin pris conscience qu’ils avaient joué avec des allumettes et qu’ils se retrouvaient être les principaux objectifs d’une violence qu’ils avaient eux-mêmes stimulée.

Comme ils ne disposent ni des moyens humains, ni des moyens techniques nécessaires pour faire face à cette menace, ils en sont réduits à appeler leurs alliés occidentaux au secours par des discours alarmistes.

 

La veille, le président américain Barack Obama reconnaissait que les Etats-Unis "n'ont pas encore de stratégie" pour combattre les jihadistes de l'Etat islamique (EI), demandant par la même occasion la constitution d'une "coalition" avec les Etats du CCG (Conseil de coopération du Golfe). Les déclarations du roi Abdallah sont-elles à entendre comme une réponse à la déclaration d'Obama ? Plus largement, quel est l'intérêt pour le souverain saoudien d'une telle déclaration ? 

 

Les déclarations du Président américain sont apparemment troublantes…. Pendant plus de dix ans, les Etats-Unis ont placé l’ensemble du monde musulman sous une loi permanente des suspects, détruit irrémédiablement plusieurs pays, espionné la planète entière - y compris leurs plus proches alliés et leurs concitoyens - , harcelé des millions de voyageurs dans les aéroports, multiplié les tortures et les internements illégaux au nom d’une « guerre globale contre la terreur » qui n’a ramené dans ses filets que quelques seconds couteaux et un Ben Laden « retiré des affaires ».

Et aujourd’hui que sont parfaitement localisés avec précision une dizaine de milliers de djihadistes arborant fièrement leur drapeau, défilant dans les rues, égorgeant des citoyens américains devant les télévisions, éventrant médiatiquement femmes et enfants, jouant au foot avec les têtes de leurs ennemis, la Présidence américaine vient dire qu’elle « n’a pas encore de stratégie dans la lutte contre le djihadisme »….

Je veux croire qu’il s’agit là d’une manœuvre du Président Obama pour contraindre l’Arabie et le pétromonarchies du Golfe à « choisir leur camp » et à cesser leurs pratiques de double langage qui consiste à condamner verbalement le terrorisme tout en soutenant un peu partout dans le monde les groupes terroristes salafistes et les djihadistes en vue de neutraliser les initiatives démocratiques ou l’influence de l’Iran qu’ils considèrent comme également dangereuses pour le maintien de leur pouvoir.

 

Quel rôle effectif jouent les services secrets du royaume dans la lutte contre le terrorisme et notamment contre les combattants de l'Etat islamique ? Quel rapport entretient le pays à l'heure actuelle avec les puissances occidentales au sujet de la lutte contre le terrorisme, et notamment de la lutte contre les djihadistes de l'Etat islamique ? Peut-il être considéré véritablement comme un allié fiable ? 

 

Les services de renseignement séoudiens, comme la plupart des services spéciaux de la zone, sont d’abord des services de sécurité et d’action subversive extérieure au profit de la famille ou du clan au pouvoir. Le prince Bandar Ben Sultan, nommé chef des services spéciaux séoudiens après avoir été longtemps ambassadeur à Washington, ne s’est jamais caché d’apporter son soutien aux groupes islamistes irakiens - devenus de puis l’Etat Islamique - dans leur lutte contre la domination du pays par les chiites. Il s’était également fait fort de « balayer » Bashar el-Assad par la création en Syrie du Front al-Nosra qui s’est ensuite affublé du drapeau d’Al-Qaïda.

Son échec patent dans l’un et l’autre cas lui ont valu d’être limogé il y a quelques mois par le cabinet royal séoudien lassé par les « dérapages » de ses initiatives. Il semble toutefois que les Etats-Unis ont demandé au roi Abdallah de le reprendre comme conseiller spécial à la sécurité nationale car il serait le seul - et pour cause… - à bien connaître Abou Bakr al-Baghdadi, le « Calife » de l’Etat Islamique.

Dans tous les cas, il ne faut guère compter sur une collaboration technique efficace des services séoudiens pour endiguer le phénomène de la violence djihadiste. Ce serait déjà bien s’ils cessaient de la soutenir et de l’alimenter.

 

Le roi Abdallah d'Arabie-Saoudite et les services de renseignements saoudiens en sauraient-ils réellement plus sur la menace terroriste qui pèse sur l'Occident que les Occidentaux eux-mêmes ? Quelle est la teneur exacte des informations à leur disposition ? 

 

Personne, y compris en Occident, n’a d’information précise sur les menaces terroristes. En revanche, trois choses sont claires pour tout le monde :

- Les djihadistes de l’EI feront tout pour empêcher les Occidentaux d’intervenir contre eux, en particulier par la violence terroriste, afin d’inciter les opinions publiques européennes et américaines à dissuader leurs dirigeants de se mêler de « contentieux entre Arabes auxquels on ne comprend rien ».

- Alors qu’il est en train de saigner à blanc et d’exaspérer les populations des territoires qu’il contrôle, l’EI a besoin d’affirmer son importance, sa capacité de nuisance et son prestige dans le monde musulman par des actions d’éclat qui doivent s’exercer à l’encontre des Occidentaux pour être fortement médiatisées.

- L’EI est largement constitué de mercenaires étrangers (Tchétchènes, Bosniaques, Pakistanais, Séoudiens, Maghrébins, Européens de diverses origines, etc.) venus en Irak soit par appât du gain, soit par attrait pour le « romantisme de la violence », soit pour compenser par la terreur qu’ils inspirent la vision dégradée qu’ils ont d’eux-mêmes. En cas de revers de l’EI, ces volontaires étrangers retourneront dans leurs régions respectives plein d’amertume et de désir de vengeance, formés aux techniques de violence et auréolés de la « gloire » du moudjahid, comme les « Arabes afghans » des années 90.

Tout cela constitue un cocktail détonnant, présent et à venir.

 

Que savons-nous précisément à l'heure actuelle, en tant qu'Occidentaux, sur cette potentielle menace terroriste ? Provient-elle essentiellement des djihadistes de l'EI, comme le déclarait vendredi le Premier ministre britannique David Cameron ? 

 

Au-delà de ce qui a été dit ci-dessus, personne n’a d’information précise sur la menace elle-même. Et si on en avait, ce ne serait plus une menace puisqu’on saurait alors quoi faire pour s’en prémunir….

Mais là ou le PM britannique a raison, c’est quand il désigne l’EI comme la menace essentielle à l’heure actuelle. L’EI est actuellement le seul groupe djihadiste qui a les moyens, les hommes, la proximité et l’intérêt de frapper en Occident.

Les autres groupes djihadistes comme Boko Haram, les Talibans, AQMI, les Shebab somaliens, sont entièrement monopolisés par des préoccupations locales de pouvoir et/ou de trafics. Ils ne disposent pas de capacités humaines de projection en Occident par des militants qui pourraient s’y fondre dans la population et, au-delà de quelques proclamations incantatoires, ne manifestent aucun intérêt pour l’action djihadiste internationale.

 

Quelles actions devraient mettre en oeuvre dès à présent les puissances occidentales pour faire face à la menace terroriste en provenance du Moyen-Orient ? Faut-il privilégier une intervention sur place ou bien agir directement sur le sol européen contre les réseaux terroristes qui oeuvrent notamment au recrutement ? 

 

Il faut à l’évidence détruire par tous les moyens militaires et politiques l’Etat Islamique qui est en train de s’ancrer dans une zone « grise » de non droit comme l’avaient fait les Talibans en Afghanistan et comme a tenté de le faire AQMI au Mali. Le nord de l’Irak n’est pas la jungle du Viet Nam et les nervis de l’EI ne disposent pas - ou du moins pas encore - de capacités anti-aériennes. Une grande partie de leur force vient de la légèreté de leur armement et de leur mobilité. Mais c’est une caractéristique qui peut se retourner contre eux s’ils perdent leurs moyens de mobilité et s’ils sont confrontés à des armements lourds.

Il faudra ensuite bien sûr surveiller de très près et neutraliser par moyens policiers et judiciaires à l’échelle européenne et mondiale, les volontaires de la violence qui sortiront du chaudron. Mais cette démarche n’aura de sens que s’il n’y a pas de « trou » dans le dispositif comme il y en a eu au Pakistan et dans la péninsule arabique après la destruction du régime Taliban et d’Al-Qaïda. C’est pourquoi, au-delà des manœuvres et des mots, la récente déclaration du roi d’Arabie est - pour une fois - encourageante et doit être prise en considération.

 

 

22/08/2014 - Atlantico - Assassinat d’un otage américain par l’EIIL

 

1 ) Mardi 19 août, la vidéo de l'exécution du journaliste américain James Foley retenu en otage par l'Etat islamique a été mise en ligne alors qu'une semaine auparavant sa famille et son journal, le Global Post, avaient reçu une demande de rançon de 100 millions de dollars. Le message demandait également la libération d'un pakistanais soupçonné d'être affilé à Al-Qaïda et actuellement détenu aux Etats-Unis. Malgré la menace de l'Etat islamique de tuer James Foley, les Etats-Unis n'ont pas cédé à cette demande. Les Etats-Unis auraient-ils dû mettre à mal leur doctrine de non-négociation et payer cette somme pour sauver la vie du journaliste ?

 

Même si cela paraît cynique, la somme extravagante exigée par l’EI ne correspond pas au « cours des otages » et avait manifestement une finalité médiatique et de propagande destinée à faire pression sur l’opinion publique américaine et internationale. L’Etat Islamique qui commence à enregistrer des revers ressent le besoin d’affirmer son existence tant par la démesure de ses exigences que par la démonstration de son intransigeance et de sa capacité de nuisance. Il semble bien que la mort théâtralement orchestrée de Foley a été décidée dès les premières frappes aériennes américaines et qu’entrer dans le jeu des exigences djihadistes n’aurait fait que démontrer la faiblesse et l’irrésolution des Américains sans pour autant sauver la victime.

 

2) Où faut-il fixer la limite de la fermeté ? Ne valait-il pas mieux faire un écart à ces principes dans le but de sauver une vie ?

 

En matière de prise d’otage, chaque cas est un cas d’espèce et il n’existe pas de règle universelle pour gérer le problème. Tout dépend d’abord du but poursuivi par les preneurs d’otages o. S’il s’agit d’enlèvement purement crapuleux comme ceux que commettent généralement des mouvements comme Boko Haram, le Front Moro ou AQMI envers des Occidentaux, la voie des négociations est ouverte car les preneurs d’otages accordent une valeur marchande à leur prise et n’ont aucun intérêt à la détruire. Il en va de même quand on a affaire à des prises d’otages qui s’inscrivent dans des contentieux d’Etats comme ce fut le cas avec l’Iran dans les années 80. Mais quand la stratégie des preneurs d’otages ne vise qu’à démontrer la faiblesse de leurs adversaires et leur incapacité à défendre leurs ressortissants ainsi qu’à contraindre le pays d’origine des victimes à des réponses inadaptées ou à enclencher des cycles violence-répression, toute négociation est illusoire et ne peut que contribuer à aggraver la situation.

 

3 ) Si le Quai d'Orsay nie toujours payer des rançons pour la libération de ses otages, une enquête du New York Times révélait en juillet dernier que la France serait le pays à avoir versé le plus d'argent aux djihadistes. D'autres comme l'Espagne, l'Autriche ou encore la Suisse auraient également contribué aux 125 millions de dollars de rançons empoché depuis 2008 par Al Qaïda et ses affiliés. Entre la stratégie américaine et celle adoptée par certains Etats européens, quelle stratégie faudrait-il privilégier ? Quels sont les avantages et les inconvénients de chacune d'entre-elles ?

 

D’abord Al-Qaïda n’a rien empoché du tout et ses soi-disant « affiliés » en Afrique ou au Sahel sont d’abord des groupes criminels locaux en recherche de profit qui ne se réclament d’Al-Qaïda que pour se donner de l’importance et être pris au sérieux. De fait, ils constituent une version moderne des « pirates barbaresques » qui sévissaient en Méditerranée au XVIIe et XVIIIe siècle. Céder à leurs exigences financières peut permettre de sauver leurs otages avec évidemment le risque qu’ils y prennent goût à partir du moment où on leur donne l’habitude de le faire. Un certain nombre de pays européens, dont la France, se sont engagés dans cette voie parce que leurs opinions publiques se sont mobilisées et ont fait pression sur leurs gouvernements pour qu’on « sauve les otages à tout prix ». Les Etats-Unis et le Royaume Uni refusent cette logique et sont donc rarement victimes de prises d’otages crapuleuses. Mais cela ne les met pas à l’abri - pas plus que quiconque - de prises d’otages politiques qui se terminent en général mal.

 

4) Aussi, peut-on considérer que les accusations de la grande-Bretagne qui estime qu'en payant des rançons la France se rend coupable de financer l'Etat islamique sont fondées ? 

 

C’est une accusation fondée mais très exagérée dans la mesure où l’EI n’a pris que peu de Français en otage. Plutôt que de pointer ainsi le doigt sur leurs alliés, les Britanniques pourraient s’interroger sur le rôle qu’a joué la place de Londres - longtemps surnommée « Londonistan » - dans les facilités accordées aux ténors de la violence djihadiste et dans l’accueil plus que favorable fait par la City aux financiers de pays qui, de notoriété publique, soutiennent et sponsorisent les mouvements islamistes violents, en particulier l’Etat Islamique.

 

5 ) Au regard du nombre d'otages de chaque nationalité, et du nombre d'otages tués, quelle est la stratégie la plus payante ?  Et peut-on réellement raisonner en termes de chiffres dans ce genre de situations ?

 

C’est une comptabilité qui n’a effectivement guère de sens. Il est clair qu’un pays réputé « bon payeur » s’expose à plus de prises d’otages qu’un autre mais arrive à résoudre proportionnellement plus ou moins heureusement plus de cas qu’un pays intransigeant. Mais cela ne veut pas dire grand chose et tout le monde est logé à la même enseigne quand un pays est victime de prises d’otages visant à l’humilier, le terroriser, le sidérer par la mise en scène d’exécutions épouvantables.

 

6 ) Finalement, comment résoudre le dilemme entre la volonté de protéger ses citoyens à court terme et celle de ne pas financer les groupes terroristes et favoriser le développement des prises d'otage ? 

 

C’est un faux dilemme car on compare deux réalités bien différentes en voulant se référer en permanence au mythe savamment entretenu d’une « Al-Qaïda universelle ». Il existe d’une part des mouvances criminelles qui ont fait de la prise d’otage - plus ou moins habillée de revendications politiques - un système de rente. Satisfaire à leurs demandes est évidemment s’exposer à une multiplication des enlèvements et à pérenniser l’existence des ravisseurs.

Et il existe d’autre part des mouvements authentiquement djihadistes à vocation politique et militaire dans le cadre des conflits du Moyen Orient. Ceux là ne se financent que très marginalement par des prises d’otages quand ils en ont l’occasion car ils ont d’autres sources de financement autrement plus rémunératrices et régulières, soit en se « payant sur la bête » dans les territoires conquis, soit en recevant les libéralités de « généreux donateurs », citoyens de pays que tout le monde connaît parfaitement….

 

 

 

21/08/2014 - Atlantico - Ecoutes des services allemands

 

Selon la presse allemande, le BND (Bundesnachrichtendienst) aurait mis sur écoute Hilary Clinton lors d'une conversation avec Kofi Annan sur la torture et la Syrie, puis son successeur John Kerry quelques mois plus tard. Comment expliquer leur réaction concernant les écoutes de la NSA dans la mesure où eux-mêmes n'hésitent pas à mettre sur écoute leurs alliés ?

 

Comme l’a relevé la commission d’enquête du Sénat américain, les écoutes de la NSA sont massives, indifférenciées dans de nombreux domaines et, outre les objectifs de sécurité nationale, ciblent systématiquement les responsables politiques, économiques et dirigeants de tous les pays y compris les pays alliés des Etats-Unis. Le BND - et plus généralement les services européens - n’ont pas les moyens de se livrer à une tel « chalutage ». Ce que la presse ne dit pas, c’est si les conversations de Hillary Clinton et de John Kerry ont été délibérément mises sur écoute en tant que telles ou si leur interception s’inscrit marginalement dans d’autres opérations de recueil de renseignement technique. A l’heure où n’importe quel « geek » peut pénétrer des systèmes sophistiqués, si les ministres américains des affaires étrangères utilisent des lignes non protégées pour des conversations qu’ils voudraient confidentielles, il ne faut pas s’étonner que ces conversations soient interceptées, et pas seulement par les services allemands.

Cela dit, c’est de bonne guerre de la part des Américains de faire jouer leurs relais de presse en Allemagne sur un incident de ce genre en vue de faire un peu oublier ou relativiser leurs propres attaques délibérées contre les plus hauts responsables allemands.

 

Selon les mêmes sources, le BND aurait également mis sur écoute certains de ses citoyens. A l'instar de la NSA, peut-on parler d'un viol des libertés démocratiques ?

 

Il faudrait d’abord savoir quels citoyens ont été mis sur écoute. En Allemagne comme ailleurs il existe des dispositions judiciaires ou administratives autorisant la mise sur écoute de citoyens suspects de se livrer à des activités de trafic, de terrorisme, d’espionnage ou de criminalité organisée. En Allemagne, ce sont les services de sécurité intérieure et d’anticriminalité (BfV et BKA) qui sont en charge de ces écoutes quand elles visent des citoyens allemands. Le BND n’intervient dans ce type d’affaires que quand elles sont le prolongement d’opérations suivies par ce service à l’étranger. Dans la mesure où ces différents services de sécurité opèrent dans le respect des textes législatifs et réglementaires organisant les écoutes, les libertés publiques sont respectées.

 

D'après Der Spiegel, le gouvernement allemand aurait également mandaté les services secrets depuis 2009 pour espionner la Turquie, son partenaire au sein de l'Otan. Quelles peuvent-être les conséquences, si ces accusations s'avèrent vraies ?

 

En matière de renseignement, il n’y a ni ami ni allié mais seulement des intérêts nationaux. D’ailleurs, comme on l’a vu, les Etats-Unis ne se privent pas de mettre sur écoute les dirigeants de tous les pays membres de l’OTAN. Dans tous les cas, les conséquences de ce type d’agissement sont uniquement fonction du rapport de force politique, économique, voire stratégique entre les protagonistes et le plus fort impose en général le silence aux autres.

Cela dit « espionner la Turquie » ne veut rien dire. Pour autant que le fait soit vérifié, il faudrait savoir ce que les Allemands recherchent en Turquie. La Turquie est pour l’Allemagne un partenaire économique important mais pas primordial, un partenaire stratégique dont les récentes réorientations islamistes peuvent être sujet d’inquiétude et le pays d’origine de la principale communauté de migrants étrangers. Ce sont autant de problématiques susceptibles de retenir l’intérêt des services de renseignement mais certainement pas de constituer des priorités de recherche.

 

Dans un contexte d'espionnage international, quels sont les objectifs des Allemands ?

 

L’Allemagne n’affiche pas, comme la France, des ambitions planétaires…. Les objectifs des services allemands sont étroitement liés aux objectifs économiques et stratégiques du pays. Et ces objectifs se trouvent principalement en Europe centrale, en Europe de l’Est, en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques. On peut noter également une certaine virtuosité des services allemands à entretenir des liens de confiance discrets mais efficaces avec les différents protagonistes des conflits du Moyen Orient. Avec Israël bien sûr, mais aussi avec l’Iran, le Hizballah, les Palestiniens, etc. C’est ce qui a permis au BND de contribuer à résoudre parfois avec difficultés et toujours avec modestie des problèmes apparemment insolubles de prises d’otages, de libération de prisonniers ou de restitution de corps de soldats tués au combat.

 

De quels moyens disposent le BND ? (comparaison avec autres pays)

 

Les moyens humains et financiers du BND sont comparables à ceux de la DGSE en France. C'est à dire - compte tenu des populations respectives - deux fois moins que les Britanniques et dix fois moins que les Américains ou les Russes….

 

Depuis la Guerre froide, la NSA et le BND travaillent étroitement ensemble. Quelle est la nature précise de leur collaboration ? Peut-on penser que la NSA manipule le BND ? (cf. Info Afghanistan, opération Task Force 373, tirs de drônes, etc.)

 

Le BND est plutôt l’équivalent de la CIA que de la NSA. Il est clair que pendant la Guerre froide, l’Allemagne et le secteur centre Europe étaient l’objectif prioritaire des services soviétiques qui disposaient dans leurs manœuvres de l’appui précieux des Allemands de l’Est et profitaient de l’agressivité des euroterroristes. Une étroite collaboration s’est donc établie pendant plus de quarante ans entre services alliés du Pacte atlantique, en particulier entre les services allemands et les services américains.

Si les liens de confiance et d’amitié tissés pendant cette période demeurent forts, il n’en reste pas moins que l’époque a changé. L’Allemagne est devenue « l’homme fort de l’Europe », les pays de l’Est ne sont plus pour elle une menace mais un marché et ses objectifs divergent largement de ceux de l’allié américain fourvoyé dans des initiatives hasardeuses au nom d’une « guerre contre la terreur » mal comprise et mal menée.

Les services allemands - comme la plupart des services d’Europe occidentale - continuent de manifester une solidarité sans faille aux services américains sur les points cruciaux de sécurité, mais ce serait les prendre pour des imbéciles de penser qu’ils seraient « manipulés » par la NSA ou toute autre agence de renseignement américaine.

 

 

29/07/2014 - Atlantico - Drapeau de l’EIIL dans une manifestation propalestinienne

 

Jeudi dernier, lors d'une manifestation pro-palestinienne organisée à la Haye (Pays-Bas), des drapeaux de l'EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant) ont été brandis par des participants. S'agit-il du premier cas en Europe depuis que les premières manifestations pro-palestiniennes ont eu lieu ? Dans quelle mesure les dirigeants européens doivent-ils s'en inquiéter ? 

 

Notons d’abord que le drapeau noir portant la shahada (la profession de foi musulmane) n’est pas le symbole exclusif de l’EIIL. Il est le drapeau des wahhabites, des salafistes, des Frères Musulmans et plus généralement de leurs bandes armées comme Al-Qaïda, l’EIIL, les Shebab somaliens ou Boko Haram. Il est donc le symbole de mouvements totalitaires violents et le fait qu’il porte un texte sacré de l’Islam ne le rend ni respectable ni admissible. La svastika est un symbole respectable de l’hindouisme mais cela ne rend pas le drapeau nazi acceptable pour autant.

Ce n’est ni la première ni, sans doute, la dernière fois que ce drapeau apparaît. Il n’est certainement pas du goût de la plupart des Palestiniens qui comptent de nombreux chrétiens ou qui pratiquent dans leur immense majorité un islam apaisé. Et ce genre d’exhibition ne leur rend pas service en risquant de leur aliéner beaucoup de sympathies internationales.

Même si le phénomène reste heureusement très marginal, il convient de s’en inquiéter et de s’en défendre tout autant que si apparaissaient de drapeaux nazis dans une manifestations quelconque.

 

Qu'est-ce que cette présence de sympathisants/militants de l'EIIL révèle de la menace que fait peser précisément l'EIIL sur l'Europe ? Quelle attitude l'Europe doit-elle adopter concrètement en guise de prévention et d'action ? 

 

Dans l’inconscient collectif d’un certain nombre de jeunes musulmans frustrés, l’EIIL a remplacé par ses succès militaires Al-Qaïda en tant que symbole de l’antinomie aux valeurs occidentales et d’affirmation de fierté communautaire. De son côté l’EIIL a besoin de magnifier son image pour supplanter définitivement le mythe d’Al-Qaïda et recherche toutes les résonances possibles dans le monde musulman, particulièrement dans les communautés émigrées en Occident où on sait que leur moindre manifestation ostentatoire sera largement répercutée par les medias.

C’est pourquoi, tout en luttant militairement sur le terrain tout autant que policièrement et judiciairement en Europe contre le phénomène, il convient de ne pas en exagérer ou en mythifier l’importance au risque d’en faire - comme on l’a maladroitement fait avec la fantasmatique Qaïda - le drapeau de toutes les contestations dans le monde musulman. L’EIIL compte environ 12000 hommes, pour la plupart constitués de mercenaires venus des quatre coins du monde musulman (Arabie Séoudite, Libye, Tunisie, Tchétchénie, Bosnie, etc.), qui ne doit ses succès qu’à l’effondrement du gouvernement irakien, à l’inaction internationale et au fait que sa première action d’éclat a été de piller la succursale de la banque centrale d’Irak à Mossoul où il a raflé près de 500 millions de dollars qui lui ont permis de « s’acheter » un certain nombre de chefs de tribu du nord du pays pour lui prêter main forte.

Mais ce pactole n’est pas inépuisable et c’est pourquoi le chef de l’organisation, Abou Bakr al-Baghdadi, s’est lancé dans une fuite en avant - notamment en proclamant de façon inepte la restauration du califat - pour essayer de se rallier des sympathisants dans l’ensemble du monde musulman. C’est contre cette stratégie qu’il faut lutter, c'est-à-dire en décrivant l’EIIL pour ce qu’il est, à savoir un ramassis de mercenaires et de bandits de grand chemin dont le principal objectif est de s’installer - comme voulait le faire AQMI au Mali - dans une zone de non-droit en se payant sur la bête et en rançonnant les habitants par la terreur. Si on ne veut pas que l’EIIL devienne mythique, il faut commencer par ne pas en faire un mythe comme on l’a fait avec Al-Qaïda.

 

" Les Français ont tué les Marocains, mais pas tous : reste aujourd'hui les petits enfants de certains de ces hommes qui protestent aujourd'hui contre l'Occident, les Etats-Unis, et les Juifs.": tel est le type de phrases entendues lors de cette manifestation. Sur quels ressorts s'appuient précisément l'EIIL en Europe pour inciter de jeunes Européens à embraser l'idéologie de l'EIIL ? Quel est le rôle dévolu à l'Europe par l'EIIL dans son système d'action ?  

En termes de recrutement et d'attaque, y-a-t-il des pays européens qui doivent redouter davantage que d'autres l'action d'EIIL ? 

 

On voit bien toute l’absurdité d’un tel raisonnement. Si ce sont des Français qui ont tué des Marocains, que viennent faire les Américains et les Juifs dans cette vendetta ? C’est d’ailleurs une phrase que ses auteurs n’oseraient certainement pas tenir au Maroc dont ils paraissent être originaires. Dans la tradition des Frères Musulmans, l’EIIL essaye de jouer habilement sut toutes les frustrations, les défauts d’intégration, les exclusions réelles ou fantasmées pour asseoir son image et se forger des soutiens. Si l’Europe paraît principalement ciblée, c’est parce que les communautés musulmanes y sont plus nombreuses qu’ailleurs en Occident.

Mais là encore il ne faut pas exagérer ou dramatiser le phénomène au risque d’en faire un symbole de ralliement. La France compte environ 5 millions de musulmans naturalisés ou immigrés résidents. La contestation salafiste qui s’est entichée des flamboyances de l’Etat Islamique représente quelques centaines d’individus plus ou moins motivés et peut être quelques milliers d’attentistes moutonniers plus ou moins sympathisants, soit en gros un pour mille de la communauté. Pourquoi ne jamais parler des 999 pour mille autres qui ne demandent qu’à vivre en pais ni jamais en faire mention dans les médias ? Leur parole serait sans doute un contre-feu utile à l’imbécillité salafiste plutôt que de réserver nos plateaux télé aux ténors médiatiques des Frères Musulmans.

Cela dit, l’EIIL n’a pas de stratégie définie par rapport à un pays ou un autre en Europe. Il tente d’exercer son influence où il peut, quand il peut, comme il peut. De ce point de vue, ce sont évidemment les pays où existent les plus fortes minorités musulmanes et où l’encadrement de l’Islam a été concédé aux imams wahhabites contrôlés par les pétromonarchies et aux Frères Musulmans qui sont les plus vulnérables à la propagande salafiste.

 

Cet incident relance le débat sur l'interdiction de ce type de manifestations (NB: la manifestation de jeudi dernier a été autorisée par la municipalité de la Haye). Comment anticiper et empêcher la présence de tels individus lors de ce type de rassemblement ? De quelle manière l'EIIL récupère-t-elle les évènements de Gaza ? 

 

Interdire une manifestation n’a guère plus de sens que multiplier les panneaux de limitation de vitesse. Si quelqu’un est décidé à rouler à 150 en ville, ce ne sont pas les panneaux 50 qui l’arrêteront mais la vigilance et l’action des forces de l’ordre. Si certains individus sont décidés à profiter de manifestations pacifiques pour attaquer les forces de police et vociférer leur haine en cassant les vitrines des magasins pour en piller le contenu, ce ne sont pas des interdictions administratives qui les empêcheront d’agir.

Prévenir leur action passe par leur identification aussi précise que possible par le renseignement intérieur, leur surveillance et - si nécessaire - par leur neutralisation judiciaire. Cela passe aussi par un ensemble de mesures sociales, éducatives et d’intégration qui dépassent largement le simple cadre sécuritaire et ne produiront leurs effets qu’à long terme. Cela passe enfin par une politique générale lisible. On ne peut lutter contre les islamistes à un endroit tout en les soutenant ailleurs. On ne peut condamner l’action des « généreux donateurs des pays du Golfe au profit de l’Etat islamique » - comme vient de le faire récemment le Parlement européen - tout en allant les courtiser à tout propos à des fins commerciales. Et il faut sans doute s’interroger sur la pertinence des stratégies occidentales dans le monde arabe. On ne peut pas dire que nos interventions en Afghanistan, en Libye, en Irak ou en Syrie, même si elles étaient dictées par ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé, aient contribué à réduire le niveau et le rayonnement de la violence salafiste.

Enfin, et toujours dans la ligne stratégique des Frères Musulmans, l’EIIL instrumentalise l’affaire de Gaza comme les salafistes ont toujours cherché à instrumentaliser de façon populiste toutes les formes d’exclusion ou de mal-être politique, économique et social dans le monde musulman. Si le problème de Gaza n’existait pas, ils en trouveraient un autre dans le genre de la présence des « infidèles » en terre d’Islam, du port du voile, de la fréquentation des piscines ou de la scolarisation des filles.

 

 

 

10/07/2014 - Le Figaro - Ecoutes de la NSA en Allemagne

 

S’agit-il à votre avis d’une crise grave entre les « services » allemand et américain ? Y a-t-il eu des précédents ?

 

Ce n’est pas une crise entre les services des deux pays qui n’ont fait qu’exécuter les ordres de leurs autorités gouvernementales respectives. C’est assurément une crise politique grave et sans précédent entre les deux pays. Depuis 1945, l’Allemagne a toujours été le « bon petit soldat » de l’OTAN et ses services ont toujours collaboré étroitement avec les services américains et selon leurs directives.

 

En matière de renseignement, les Américains ciblent-ils particulièrement les Allemands ?

 

L’Allemagne est « l’homme fort » de l’Europe par son poids économique et industriel. Son rôle est déterminant dans les décisions des institutions communautaires européennes. De ce point de vue, ses initiatives et ses intentions constituent des cible privilégiées pour toutes les grandes nations extra-européennes qui perçoivent l’Europe comme une puissance concurrente.

 

Un code de bonne conduite peut-il voir le jour comme Angela Merkel en a exprimé l’idée lors du scandale de la NSA ?

 

La vocation des services spéciaux est de permettre à leur Etat employeur de s’affranchir quand il le juge nécessaire de la légalité internationale et de ses engagements officiels. Parler de « code de bonne conduite » à leur sujet n’a donc pas de sens. Si code de bonne conduite il y a, cela doit être dans les rapports entre autorités gouvernementales et dans les instructions qu’elles prescrivent à leurs services. Ni la CIA ni la NSA n’ont espionné l’Allemagne de leur propre initiative mais en fonction d’ordres reçus de l’exécutif américain.

 

 

08/07/2014 - Atlantico - Plan français anti-djihad

 

Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, présente aujourd'hui en conseil des Ministres un "plan anti-djihad" visant notamment à endiguer le départ de ressortissants français vers des lieux de "guerre sainte" comme la Syrie ou l'Irak. Que peut-on dire concrètement du danger djihadiste en France actuellement ?

 

Même s’il reste limité, le danger djihadiste existe et va s’intensifier. Les « brigades internationales » salafistes qui sévissent au Moyen Orient exercent sur certains esprits fragiles une attirance d’autant plus préoccupante que - contrairement à l’Afghanistan et au Sahel - il est très facile et peu coûteux de s’y rendre. Le problème est que les jeunes ressortissants européens qui vont sur place, en particulier les Français, ne sont guère considérés par les militants locaux en raison de leur connaissance sommaire de l’arabe et de l’Islam ainsi que de leur très faible valeur opérationnelle et leur manque de rusticité. C’est une des raisons qui explique le retour prématuré de certains.

Les autres, s’ils ne se font pas tuer sur place, en reviendront également plein d’amertume quand les pouvoirs locaux plus ou moins assistés par des puissances étrangères auront éradiqué les bandes armées islamistes sur le terrain comme c’est le cas actuellement en Syrie. Ces militants déçus reviendront du « front » avec l’aura du moudjahid - comme les Arabes d’Afghanistan dans les années 90 - avec beaucoup de colère et une formation à l’action clandestine violente. Ce n’est alors plus par dizaines, comme au retour d’Afghanistan, qu’on les comptera en Europe occidentale mais par centaines et, même s’ils ne passent pas tous à l’acte, ils constitueront à la fois une menace permanente pour la collectivité et un modèle pour tous ceux qui veulent s’affirmer et qui confondent le respect auquel ils aspirent avec la peur qu’ils inspirent.

 

Peut-on avoir une idée de l'étendue du nombre des potentiels candidats au Djihad dans l'Hexagone ? Quelle est la dimension concrète du problème ? (des dizaines de milliers de jeunes ou quelques centaines de marginaux ?)

 

Il ne faut pas en exagérer le nombre sous l’effet amplificateur de la focalisation médiatique qu’ils suscitent. On reste dans l’ordre de quelques centaines dont certains demeurent au stade du rêve ou du fantasme. Sur une communauté musulmane qui compte environ six millions de membres en France cela représente statistiquement une personne sur six mille, proportion qui, au regard de n’importe quelle autre pathologie sociale, serait considérée comme négligeable.

On ne peut évidemment se désintéresser du phénomène qui, comme on l’a vu plus haut, est à terme lourd de menaces et justifie parfaitement l’adaptation de notre arsenal juridique et réglementaire à ces menaces. Mais il serait tout aussi erroné de vouer 10% de la population française à une loi permanente des suspects et à des mesures liberticides sous prétexte que quelques centaines d’hurluberlus monopolisent l’attention des médias. Ce serait techniquement contre-productif et cela ferait parfaitement le jeu des terroristes et des leaders djihadistes qui cherchent justement, par des techniques sectaires, à couper les communautés musulmanes de leurs cadres légitimes dans le monde arabe et dans les sociétés d’accueil en Occident pour mieux les asservir.

 

Ces départs vers des zones de guerre s'explique davantage par la poussé du sentiment religieux ou plus directement par un dégoût de la vie menée en France ? Quels en sont les principaux ressorts ?

 

Les ressorts de l’attirance vers l’action violente sont multiples. Ils tiennent souvent plus au romantisme de l’action et au besoin de valorisation personnelle qu’à une réelle conviction religieuse ou à une compréhension des enjeux stratégiques et géopolitiques de la région. Si l’existence en France et en Europe inspirait tant de dégoût, on ne verrait pas des centaines de milliers de ressortissants du sud de la Méditerranée risquer chaque jour depuis près d’un demi-siècle leur vie pour traverser la mer et les déserts afin de rallier nos côtes.

Ce que l’on constate chez les candidats identifiés au djihad, c’est que ce sont en général des jeunes pas forcément défavorisés mais inadaptés, sans repères familiaux ou ancrage social, cultivant une image très négative d’eux-mêmes et des parents qui auraient dû leur servir de modèle.

Rallier des groupes combattants leur permet de trouver la chaleur d’une sorte de famille d’accueil, des règles de vie balisées, l’autorité rassurante d’un chef et le sentiment de valorisation et de puissance que la possession et l’utilisation des armes confèrent toujours aux minables et aux ratés.

 

On sait que près d'un tiers des effectifs français dans la rébellion syrienne était représenté par des femmes. Comment expliquer cette donne

 

Je ne suis pas sûr de l’exactitude de ce chiffre qui reste à vérifier. Cette statistique est de toute façon biaisée par le fait que les familles musulmanes - qui restent souvent très patriarcales - ont plus tendance à s’inquiéter de la disparition de leurs filles, et donc à la signaler, que de celle des garçons dont on s’accorde à admettre qu’il faut bien qu’ils vivent leur vie.

D’autre part, pour un petit nombre de jeunes filles de la communauté musulmane à qui toute émancipation ou autonomie est refusée par la pression sociale de leur famille, de leurs grands frères, des caïds de leur cité, rallier le djihad s’apparente à une sortie par le haut de la domination à laquelle elle sont soumises. Ceux qui les soumettent à l’oppression au nom d’une religion mal comprise peuvent difficilement critiquer leur engagement militant au profit de cette même religion tout aussi mal comprise…. Elles y gagnent la liberté de leur choix, le respect forcé de ceux qui les méprisaient, la sortie de leur confinement oppressant. Mais à quel prix ?

 

Comment les services de renseignement et de protection du territoire s'adaptent-ils à ces nouveaux profils ?

 

Pour les services de renseignement et de sécurité, le phénomène n’est nouveau que par son ampleur et sa proximité. Les techniques d’identification, de suivi, de surveillance et, si nécessaire, de neutralisation existent et fonctionnent. Elles sont adaptées au traitement de quelques dizaines de cas annuels. Si on doit maintenant traiter plusieurs centaines de cas, c’est tout à la fois l’ampleur des moyens matériels et humains qu’il faudra réexaminer ainsi qu’une adaptation prudente mais déterminée de nos procédures policières et judiciaires qu’il faudra promouvoir. Le plan présenté aujourd’hui par le ministre de l’Intérieur procède de cette nécessaire adaptation. Il faudra voir comment il s’applique et avec quels moyens.

Mais au-delà ce ces indispensables mesures techniques pour faire face à la menace immédiate, il reste que le djihadisme dans le monde arabe et musulman procède depuis les années 1980 de la politique délibérée de certains acteurs étatiques locaux qui l’ont suscité, qui le soutiennent et le financent, qui en font le supplétif mercenaire de leur politique étrangère, de leurs intérêts nationaux, voire familiaux. Tant que l’Occident, France en tête, par aveuglement ou par calcul, voudra ignorer cette réalité, les services de sécurité seront condamnés à tenter de prévenir ou réparer les conséquences du djihadisme sans pouvoir en éradiquer les causes.

 

 

04/07/2014 - Atlantico - Menace terroriste contre des vols à destination des Etats-Unis

 

Les autorités américaines ont demandé à ce que les mesures de sécurité soient renforcées pour les vols internationaux à destinations des Etats-Unis dans plusieurs aéroports d’Europe et du Proche-Orient. Le risque d’attentats est-il effectivement plus important aujourd’hui que ces derniers mois ? Pourquoi ?

 

Je reste un peu perplexe devant ce soudain alarmisme des autorités américaines qui prennent d’ailleurs soin de préciser qu’elles ne disposent d’aucun élément actuel ou immédiat corroborant une menace particulière.

Il semble en tout cas que l’appareil sécuritaire américain juge opportun de réveiller la vigilance de ses partenaires étrangers et de stimuler le zèle de ses propres structure de surveillance au moment où les Etats-Unis - qu’ils le veuillent ou non - se retrouvent en première ligne face au djihadisme en Afrique, en Afghanistan , au Levant et où la Maison Blanche infléchit sa politique étrangère dans le sens d’une connivence moins marquée avec les monarchies wahhabites et affiche certaines formes de rapprochement avec l’Egypte du Maréchal Sissi, l’Iran et le régime syrien.

Ce sont autant de signaux et d’options qui risquent effectivement de susciter des réactions violentes au sein de la galaxie des Frères musulmans, de leurs bras armés djihadistes et de leurs « bienfaiteurs privés » des monarchies du Golfe.

 

Des experts du renseignement américain agitent la menace de l’artificier en chef d’Al-Qaïda, Ibrahim Al-Asiri, caché au Yémen. Celui-ci serait à la manœuvre pour développer des explosifs indétectables. Cependant cette information n’est pas nouvelle, alors pourquoi cette réaction ? Quels intérêts le renseignement américain poursuit-il au travers de ses annonces ?

 

Ibrahim el-Asiri est un artificier parmi d’autres dans la nébuleuse djihadiste et, s’il fait preuve d’une certaine technicité en matière d’explosifs, j’ai tout de même des doutes sérieux sur sa capacité à mettre au point des engins indétectables. J’observe au passage qu’aucun des attentats qu’il a préparés n’a à ce jour été couronné de succès. Les politiques et les médias occidentaux ont une fâcheuse tendance à considérer les attentats ratés comme des attentats réussis et à tenter de s’en prémunir au prix d’une inflation de mesures de précaution plus destinées à rassurer les opinions publiques qu’à fournir une réelle protection.

 

La progression de l’EIIL en Syrie et en Irak a-t-elle changé la donne ? Les djihadistes, s’ils se stabilisent durablement dans la région, seront-ils mieux à même de lancer des attaques terroristes à l’international ?

 

Il ne faut pas exagérer la puissance et la stabilité de l’EIIL, même si ce mouvement est passé maître dans l’art de valoriser ses actions sur Internet et les réseaux sociaux. Ses succès sont d’abord dus au délabrement d’un pouvoir irakien qui a multiplié les erreurs et que personne, à commencer par son armée, ne veut plus soutenir. Cela dit, et si rien n’est fait pour rétablir l’ordre dans la région du nord de l’Irak et du nord-est de la Syrie, cette région peut fort bien devenir une « zone grise » hébergeant des bandes armées aux motivations diverses mais ayant en commun des appétits d’existence et de financement qu’elles chercheront à satisfaire en exerçant leur capacité de nuisance à l’échelon régional et international par le biais de la violence et du terrorisme. C’est sur ce modèle que les Talibans ont fonctionné de 1995 à 2001, que les Shebab fonctionnent en Somalie, Boko Haram au Nigéria et qu’essaye de fonctionner AQMI au Sahel.

 

Ceci dit, le conflit est bien réel aujourd’hui entre les groupes rattachés à Al-Qaïda, dirigé par Ayman al-Zaouahiri, et l’EIIL d'Abou Bakr Al-Baghdadi. Cette opposition pourrait-elle diminuer les velléités terroristes des islamistes, ou au contraire les inciter à se concurrencer dans une course à l’attentat ?

 

Ce sont surtout les Occidentaux qui - en invoquant Al Qaïda à tout propos et même hors de propos - ont donné à Ben Laden et Zawahiri une stature de référence mondiale à tous les contestataires du monde musulman quels que soient leurs objectifs et leurs motivations. En dehors de donner son parrainage symbolique et de décerner le label à toute violence émanant d’un musulman, il y a bien longtemps que Zawahiri n’a plus aucune capacité opérationnelle.

La supercherie éclate maintenant au grand jour parce que se développe un mouvement djihadiste aux capacités opérationnelles certaines qui, pour des raisons de rivalité entre l’Arabie Séoudite et le Qatar s’était vu retirer le précieux label Al Qaïda et a décidé de créer le sien propre, d’autant plus crédible qu’il engrange des succès de terrain largement médiatisés.

Il ne faut pas trop se faire d’illusions sur les rivalités que cela risque d’engendrer dans la galaxie djihadiste locale. Déjà le mouvement syrien Jabhat al-Nosra, que les services séoudiens avaient parrainé en 2012 pour faire pièce à l’EIIL objet d’une « OPA hostile » par les Qataris, annonce sa réconciliation avec le mouvement de Baghdadi au mépris des directives de Zawahiri. Ce n’est pas sur ce plan que se joue l’aggravation ou l’atténuation du danger terroriste.

 

Au regard de la situation actuelle au Proche Orient, quels sont les principaux enjeux sécuritaires qui se dégagent face à la menace terroriste islamiste ? Quels sont les scénarios de réaction envisageables par les Etats-cibles ?

 

La situation est préoccupante de plusieurs points de vue. Depuis la mi-2013, le Qatar et l’Arabie ont décidé pour des raisons diverses de réduire drastiquement le soutien politique, militaire et financier qu’ils apportaient aux groupes djihadistes sunnites en lutte contre le pouvoir chiite de Nouri al-Maliki en Irak et le pouvoir alaouite de Bashar el-Assad en Syrie. Le cabinet royal séoudien a même été plus loin en décrétant l’interdiction d’entrée sur son territoire de tout individu convaincu de djihadisme au Levant.

Il en résulte que nombre d’éléments séoudiens et de volontaires internationaux de l’EIIL et de Jabhat el-Nosra n’ont plus ni ressources financières en provenance des pétromonarchies, ni solution de repli territorial hors de la zone. Ils doivent donc envisager de s’y installer durablement et d’y trouver des moyens de subsistance. Pour l’instant, ils se payent sur la bête par du racket, des pillages (en particulier celui de la succursale de Mossoul de la Banque d’Irak où ils ont raflé 480 millions de dollars) et le contrôle des ressources hydrocarbures de la région qu’ils occupent.

Mais ce sont des expédients qui trouveront vite leurs limites et qui les contraindront à revenir à leurs habitudes éprouvées de rentabilisation de leur capacité de nuisance terroriste. À exercer évidemment en direction de victimes qui peuvent payer, pays arabes riches et pays occidentaux. Il est donc clair que les cibles ainsi menacées ont tout intérêt à aider les pouvoirs locaux - en Irak bien sûr mais aussi au Liban, en Syrie et en Jordanie - à reprendre le contrôle du terrain et à y exercer une autorité responsable comme cela a été fait au Mali.

Le temps presse car - contrairement à la mythique Qaïda - l’Etat Islamique, autant qu’il dure et engrange des succès, fait preuve d’une réelle capacité de mobilisation et d’incitation à la violence dans l’ensemble du monde musulman, y compris les communautés émigrées, dont il stimule et oriente toutes les problématiques et les contradictions.

 

 

27/06/2014 - Atlantico - Frappe syrienne contre l’EIIL en Irak

 

Selon le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, la Syrie aurait mené des frappes aériennes afin de stopper au niveau du poste-frontière d'Al-Qaïm les insurgés sunnites de l'EIIL. Peut-on dire qu'une implication des forces de Bashar Al Assad puisse avoir un impact réel sur l'évolution du conflit en Irak ?

 

En premier lieu, il faut observer que la frontière n’apparaît pas clairement vue d’avion dans la zone considérée et il est possible que les pilotes syriens - qui ne sont pas tous d’un excellent niveau - aient frappé par erreur en territoire irakien. D’autre part, compte tenu de la débandade totale des forces gouvernementales irakiennes dans cette région, les frappes ont pu être volontaires en vue de faire face la menace pesant directement sur le territoire syrien. Dans tous les cas, il est peu probable que des frappes de ce genre aient un impact profond sur la situation en Irak. Si l’armée syrienne était capable de changer la donne en Irak, elle serait capable de la changer sur son propre territoire, ce qui est encore loin d’être le cas.

 

Cet engagement de la Syrie semble profiter, au moins marginalement, aux intérêts des Américains toujours plus inquiets de la progressions des djihadistes sunnites. Peut-on voir paradoxalement la situation irakienne comme une opportunité pour Damas de redorer son blason sur la scène internationale ?

 

Il y a évidemment une convergence objective d’intérêt pour donner un coup d’arrêt à la progression des djihadistes entre le pouvoir syrien et la communauté internationale, en particulier les Américains dont on observe tout de même une grande irrésolution et un grand attentisme face à l’offensive militaire des salafistes. Bashar el-Assad a tout intérêt à se porter en pointe du combat. Il poursuit ainsi sa stratégie qui consiste à obliger la communauté internationale à le regarder pour ce qu’il est : un dictateur, certes, mais un dictateur qui - contrairement au gouvernement irakien - bénéficie d’un vrai soutien d’une part importante de sa population, qui garantit l’existence des minorités, qui garde le contrôle de son armée, qui est le dernier rempart régional arabe contre le djihadisme et à qui les Occidentaux devraient donc être reconnaissants au lieu de lui lancer des anathèmes.

 

M. Maliki a déclaré cette attaque comme "bienvenue" bien qu'elle représente une violation évidente de la souveraineté irakienne. Peut-on imaginer qu'il y ait eu concertation entre Damas et Bagdad sur ces frappes ?

 

Compte tenu du désordre régnant au sein de l’appareil de pouvoir irakien et du commandement de son armée, il n’est pas du tout évident qu’il y ait eu une concertation quelconque. Nouri al-Maliki dont le pouvoir est à la dérive est prêt à accepter n’importe quelle manifestation d’aide ou de soutien. Son armée se débande, les Américains hésitent à intervenir, les Kurdes profitent de la situation pour s’autonomiser, les milices chiites irakiennes lui marchandent leur soutien et tout le monde semble parier sur sa chute. Ce n’est certainement pas lui qui va s’indigner d’une « violation de la souveraineté nationale » quand un voisin vient à son aide.

 

Washington a immédiatement réagi suite au raid aérien et a condamné "toute intervention syrienne en Irak". Cette déclaration n'est-elle pas révélatrice d'une perte de contrôle toujours plus notable de la diplomatie américaine dans la région ?

 

La diplomatie américaine est manifestement à l’épreuve. On n’entend pas beaucoup les Etats-Unis quand l’Arabie, le Qatar, le Koweït ou la Turquie interviennent ouvertement dans les désordres de Syrie et d’Irak. Ou quand le Maréchal Sissi restaure en Égypte une dictature bien plus oppressive que le régime de Bashar el-Assad. Ou quand la Libye sombre dans l’anarchie sanglante. Ou quand le Président Obama débloque 600 millions de dollars au profit de l’opposition syrienne (laquelle ?) comme il vient de le faire hier. C’est une position qui va être de plus en plus difficile à tenir à mesure que la situation dégénère en chaos régional et s’analyse en marche victorieuse des ennemis djihadistes de l’Occident et de l’Amérique.

 

Comment comprendre à la lumière des événements récents l'évolution des rapports entre les différents pays de ce que l'on appelait jusqu'ici "l'arc chiite" alors que Téhéran vient d'engager des drones de surveillance sur le sol irakien ?

 

Les erreurs de gestion de Nouri el-Maliki ont fait de l’Irak le maillon faible de « l’arc chiite » qui va de Téhéran jusqu’au sud Liban en passant par Baghdad et Damas. L’Iran ne peut pas abandonner l’Irak aux extrémistes sunnites mais ne peut pas non plus s’engager trop en avant sans un minimum de consensus international et un accord au moins tacite de Washington. Il lui faut donc préparer le terrain en laissant la situation se dramatiser, en jouant la chute de Maliki au profit d’un chiite plus consensuel, en manifestant une solidarité des forces chiites de la région, en démontrant l’impuissance et les contradictions des Occidentaux dans le conflit. Il y a la tous les ingrédients d’une tragédie durable qui contraindra certainement les Américains et les Européens à des révisions déchirantes de leurs certitudes et de leurs alliances.

 

 

02/07/2014 - Voxia - Situation en Syrie

 

En Syrie, les Occidentaux soutiennent la coalition nationale anti-Assad, les Russes et les Chinois soutiennent Assad, les monarchies Sunnite soutiennent les rebelles et les gouvernements chiites, comme l’Iran soutiennent Assad, comme si la Syrie était devenue le champ de bataille par procuration des intérêts internationaux. Y a-t-il un risque de contagion mondiale selon vous?

 

Il s’agit là d’une erreur de perspective ou d’un effet de loupe. Le problème syrien s’inscrit dans une dynamique régionale qui met aux prises depuis le début des années 80 les pétromonarchies sunnites alliées à l’Occident et l’Iran chiite au nationalisme ombrageux. L’affaire syrienne n’est qu’un épisode de plus de cet affrontement. Parrainée par le parti islamiste turc AKP, ballottée entre les influences concurrentes et contradictoires du Qatar et de l’Arabie, la coalition nationale syrienne n’a jamais été capable de définir une ligne politique claire et de se doter d’une direction cohérente. Cantonnée à l’étranger, elle n’a jamais pu imposer son autorité à la branche militaire de la rébellion au sein de laquelle les dissidents de l’armée régulière regroupés au sein de l’inconsistante Armée syrienne libre (ASL) ont rapidement laissé la place aux djihadistes sunnites soutenus par de riches sponsors du Golfe.

Par calcul ou par aveuglement, les Occidentaux ont parié en 2011 sur un scénario de transition en Syrie comparable à ceux de Tunisie ou d’Égypte et joué la chute rapide du régime régulièrement annoncée dans les medias mais indéfiniment repoussée…. Il leur était ensuite difficile de changer d’option sans se déconsidérer. Pour la Russie et la Chine, le cas syrien est une affaire de principe. Instruits par la conduite de la désastreuse affaire libyenne, ces deux pays veulent absolument éviter que l’ONU se transforme en mécanique à distribuer les bons et les mauvais points de gouvernance et mandate l’OTAN pour renverser manu militari les gouvernants qui ne plaisent pas aux Occidentaux.

Pour le reste, le conflit régional reflète l’affrontement entre l’axe sunnite que la famille Saoud à la légitimité incertaine voudrait créer entre l’Arabie riche de son pétrole et la Turquie riche de son potentiel humain et militaire face à l’Iran qui souffre d’un complexe obsidional et veut lui barre la route en maintenant fermement un « arc chiite » en continuité avec les communautés chiites ou assimilées d’Irak, de Syrie et du Liban.

Dans tous les cas, il s’agit là d’une situation géostratégique bien particulière qui n’a pas de valeur de modèle ou d’exemple. On voit bien que sur d’autres champs de crise (Ukraine, Sahel, Corée du Nord, etc.), les contentieux internationaux se déroulent suivant des scénarios bien différents.

 

Quelles alliances existent actuellement sur le terrain (Turquie, Russie, Iran, Israël)? Quelle est la pièce maîtresse du puzzle?

 

Ce n’est pas un puzzle et il n’y a pas de pièce maîtresse. La situation est pour l’instant bloquée. On observe d’un côté une opposition maintenant dominée par les djihadistes fondamentalistes sunnites soutenus par la Turquie, les pétromonarchies et leurs alliés occidentaux. De l’autre les minorités communautaires de Syrie sous la houlette de la minorité alaouite, assistées par l’Iran, le Hizballah libanais, des chiites irakiens et soutenues par la Russie et, de loin, par la Chine. Quant aux Israéliens, ils semblent vouloir se tenir autant que possible à l’écart du conflit tout en réagissant vigoureusement à toute atteinte d’où qu’elle vienne sur leurs frontières. Que la Syrie soit neutralisée sur le plan militaire pour longtemps dans la région les arrange plutôt. Mais Israël était parvenu depuis près de 30 ans à une forme de modus vivendi l’arme au pied mais pacifié avec Damas. Il n’est pas dans son intérêt que la Syrie sombre dans une anarchie dominée par des bandes armées islamistes comme c’est le cas à Gaza.

 

Selon vous, quelles sont les principales motivations de l’opposition syrienne?

 

Il faudrait savoir de quelle opposition on parle. Il existe en Syrie et hors des frontières une réelle opposition démocratique et pluraliste mais elle est très minoritaire, sans ancrage populaire dans le pays et est devenue totalement inaudible à partir du moment où la révolte syrienne - comme celle des autres mal nommés « printemps arabes » - a été récupérée et pervertie par les pétromonarchies du Golfe peu soucieuses de voir de vrais régimes démocratiques s’instaurer dans le monde arabe et contester leur légitimité théocratique.

 

Selon les services secrets US, FR et GB, les attaques chimiques se poursuivent, sans réaction concrète de l’Occident. N’est-ce pas un signe que nous sommes parfaitement impuissants face aux événements qui frappent le Moyen-Orient?

 

La responsabilité de ces attaques reste très controversée, y compris les attaques du mois d’août 2013 dans la banlieue de Damas hâtivement attribuées par les diplomaties occidentales, en particulier française, au régime syrien sans preuve déterminante. Une étude d’experts du MIT a même mis en évidence que les missiles utilisés lors de ces attaques n’avaient pu être tirés que depuis des zones tenues par les rebelles. Ceci n’exonère d’ailleurs pas une éventuelle responsabilité de l’armée loyaliste qui a fort bien pu introduire des commandos en zone rebelle pour y effectuer les tirs. Mais cela introduit un doute renforcé par le fait que la police turque a intercepté à six reprises sur ses frontières des véhicules de rebelles djihadistes transportant dans leur coffre des containers de gaz sarin.

C’est probablement en fonction de ce doute, ainsi que des convictions affirmées avec véhémence par Mme Carla Del Ponte quant à une responsabilité de la rébellion dans l’utilisation d’armes chimiques, que le Président Obama s’est abstenu en 2013 de procéder à des frappes militaires dont on peut d’ailleurs se demander quels auraient été les objectifs, la portée et le résultat opérationnel dans un contexte de guerre civile essentiellement urbaine.

 

Assad a gagné les élections de début juin. Farce ou simulacre de démocratie?

 

Ainsi posée de façon univoque, cette question contient sa propre réponse et ne permet pas de comprendre….. Ces élections peuvent apparaître comme un simulacre mais ne sont en aucun cas une farce. Il est pratiquement impossible de transposer nos pratiques démocratiques individualistes - un homme/une voix - à des sociétés où l’individu ne compte pas en tant que tel, où il n’est que partie indissociable d’une communauté, d’un clan, d’une tribu et dont le rapport au « chef » s’analyse en liens féodaux de suzeraineté et de vassalité.

Dans ce type de société, ce qui est proposé à l’électeur-citoyen est de valider ou refuser son allégeance au chef comme le faisaient les grands électeurs du Saint Empire Romain Germanique au Moyen Age. Ceux qui veulent valider cette allégeance vont voter, les autres n’y vont pas. Donc ce qui compte n’est pas le vote de soumission forcément toujours supérieur à 90% mais le nombre de ceux qui se déplacent pour voter. Dans le cas d’espèce, ce taux a été assez élevé et témoigne d’un réel soutien populaire au régime très au-delà de la communauté alaouite dont il représente les intérêts. Il est clair pour tout le monde que ce soutien est un soutien par défaut. Les citoyens avaient à choisir entre un régime autoritaire et certainement prédateur mais qui assurait un minimum de sécurité, d’ordre, de prospérité et de droits face à la domination sanglante et inepte de « fous de Dieu » manipulés par des puissances hostiles et largement renforcés par des psychopathes étrangers. Le résultat était donc prévisible sans pour autant relever de la farce ou de la manipulation.

 

Les réfugiés syriens sont 1 million au Liban et 800'000 en Jordanie. C’est énorme. Quels sont les risques géopolitiques liés à cette immigration massive?

 

Observons d’abord que, contrairement à un cliché complaisamment répandu par les médias occidentaux, la plupart de ces réfugiés ne fuient pas les forces du régime mais bien les exactions et l’ordre délirant imposé par les bandes djihadistes. Parmi eux, beaucoup de minoritaires (chrétiens, chiites, druzes, ismaéliens) ont cherché refuge au Liban ou en Jordanie. Au nord, beaucoup de sunnites ont « voté avec leurs pieds » contre les islamistes en se réfugiant en Turquie ou dans les zones kurdes.

Le Levant est une région où les déplacements massifs de populations dus aux conflit sont réguliers et fréquents (Tcherkesses, Arméniens, Palestiniens, Libanais pendant la guerre civile, Irakiens pendant les guerres du Golfe et les embargos, etc.). Ces mouvements posent souvent des problèmes logistiques graves mais ne modifient guère les équilibres stratégiques régionaux. Si la situation devait se prolonger, on peut cependant s’inquiéter des répercussions de ces mouvements sur des pays faibles comme la Jordanie ou, surtout, le Liban.

 

Les conflits du Moyen Orient ont-ils des retombées en Afrique?

 

Dans la mesure où certains des protagonistes de ces conflits se réclament d’une interprétation fondamentaliste de l’Islam largement encouragée par les riches monarchies pétrolières, leurs succès peuvent avoir un retentissement symbolique et une valeur d’entraînement dans l’ensemble du monde musulman - y compris les communautés émigrées - comme l’ont eu les attentats de New York en 2001. Mais d’une manière générale, les problématiques levantines n’ont pas de lien avec celles du Sahel, du Nigeria ou de Somalie. Pas plus d’ailleurs qu’avec celles d’Asie Centrale, d’Afghanistan ou du sud-est asiatique.

Dans l’ensemble de l’aire musulmane, tous les contestataires - quels que soient leurs objectifs ou leurs motivations - ont bien compris qu’il leur fallait brandir le drapeau du salafisme et d’Al-Qaïda s’ils voulaient être pris au sérieux et recevoir le soutien actif des pétromonarques. Pour autant chaque zone a son propre agenda et ses problèmes spécifiques qui ne se recoupent pas avec les autres.

 

La guerre en Syrie remet-elle en question l’essor économique des pays émergents de la région?

 

Il n’y a guère de pays émergents dans la région. La plupart des pays de la zone ont développé des économies de rente fondées sur l’extraction des hydrocarbures, sur des aptitudes séculaires d’intermédiation commerciales ou sur l’exploitation d’une capacité de nuisance stratégique monnayée en assistances extérieures. Ces pratiques ont largement contribué à enrayer ou décourager toute volonté d’entreprise et tout effort productif dans la région.

Le conflit civil syrien ne remet pas en question ces fondamentaux. Son principal effet est de canaliser la rente vers d’autres acteurs que les pouvoirs légaux. Ainsi en Syrie, les groupes djihadistes s’opposent entre eux pour le contrôle de maigres ressources en hydrocarbures des zones qu’ils contrôlent et pour la commercialisation en Turquie des biens qu’ils ont pillés dans les villes conquises.

 

Comment les Etats de l’UE peuvent-ils améliorer leur dispositif de surveillance et de prévention d’actes anti-terroristes?

 

Le terrorisme issu des problématiques du Moyen Orient n’est pas différent des phénomènes de violence politique et criminelle dans le reste du monde. Au-delà de la lutte immédiate contre la menace directe qui doit mettre en jeu les moyens ordinaires de la police, de la justice, du renseignement, voire des forces armées, on ne viendra à bout du phénomène qu’en s’attaquant à ses causes politiques, ses origines idéologiques et ses supports matériels, en particulier financiers. Tous ces éléments sont parfaitement connus depuis la fin des années 80.

Ils prennent leurs racines dans l’affrontement irano-saoudien, dans l’activisme religieux des pétromonarchies hostiles à toute évolution nationaliste ou démocratique dans le monde arabe et musulman, dans le soutien politique et financier déterminant que ces pétromonarchies fournissent à toutes les forces politico-militaires fondamentalistes d’inspiration wahhabite en terre d’Islam. Chaque année depuis 2005, le département du Trésor américain - pourtant peu suspect d’hostilité à l’égard des pétromonarques - déplore dans son rapport annuel au Sénat que la majorité des financements de la violence salafiste internationale provient de « donateurs privés d’Arabie Séoudite » et encourage le Royaume à faire le nécessaire pour y mettre fin.

Sauf à s’exposer à la menace permanente du djihadisme, l’Occident, États-Unis en tête, ne peut durablement poursuivre une politique schizophrène qui consiste à déployer des moyens liberticides, ruineux, mortifères et disproportionnés pour ne même pas arriver à faire face à la menace, et, parallèlement, fermer pudiquement les yeux sur les soi-disant alliés qui l’inspirent, la soutiennent et la financent.

 

Cette surveillance accrue peut-elle être mise en œuvre en tenant compte de la protection de la sphère privée? Où est la limite? Doit-on sacrifier une part de notre liberté contre la sécurité?

 

Dans tous les domaines, la somme sécurité+liberté est constante. Plus de sécurité veut dire moins de liberté et inversement. La seule question est alors de savoir quelle est la position socialement acceptable pour le curseur. Toutefois, le problème dans le cas d’espèce est que les atteintes à la liberté et aux droits individuels induits à l’échelon planétaire par le Patriot Act américain et largement mises en œuvre par la NSA ne semblent pas répondre aux objectifs visés. Lors de son audition par le Sénat en octobre 2013, le Général Alexander, chef de la NSA, dû admettre que seuls « un ou deux (sic) projets d’attentats avaient pu être déjoués » grâce aux écoutes de son administration et la commission ad hoc du Congrès a conclu dans son rapport que « La preuve ne nous a jamais été apportée que la collecte indifférenciée de données a fourni des renseignements de valeur ayant conduit individuellement à déjouer des attentats ».

Ce constat sans appel est illustré par l’incapacité du système sécuritaire américain à prévenir les innombrables massacres commis régulièrement par des « tueurs de masse » dans des lieux publics, à commencer par l’attentat commis à Boston par les frères Tsarnaev, tous ces psychopathes s’étant pourtant largement ouverts de leurs projets sur le net ou les réseaux téléphoniques.

De fait le terrorisme ne relève pas du chalutage. L’erreur conceptuelle est d’avoir déclaré une « guerre globale à la terreur » qui induit des mesures globales et indifférenciées vouées à l’opprobre et à l’échec. Car on ne peut faire la guerre à un concept aussi incertain et mal délimité que « la terreur ». On fait la guerre à des terroristes, c'est-à-dire à des personnes en nombre tout de même limité qui ont un parcours, un passé, des solidarités, des inspirateurs et des sponsors. Ce sont ceux-là qu’il faut identifier et dont il faut suivre les évolutions plutôt que de soumettre en vain la planète entière à une loi universelle des suspects, de coucher des millions de noms sur d’aberrantes listes d’interdiction de voyager, de soumettre des milliards de passagers d’avion, vieillards et bambins compris, à des fouilles au corps, etc. Autant de mesures qui n’ont d’ailleurs jamais permis de prévenir le moindre attentat terroriste et ne rassurent que ceux qui les ont prescrites.

 

 

14/06/2014 - Le Point - Situation en Irak

 

La situation se détériore d’heure en heure en Irak. Cette évolution vous étonne-t-elle ?

 

Hélas non ! Il fallait s’y attendre… J’avais pu percevoir la gravité de la situation en me rendant à Bagdad en février dernier. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki a totalement évincé les sunnites de tous les échelons du pouvoir, de l’administration et de l’armée. Il a poursuivi la « débaassisation » du pays initiée par l’administration américaine, mais n’a nommé que des chiites proches de lui. Après l’élimination de la quasi-totalité du corps des officiers suspects d’avoir servi Saddam, son armée ne vaut absolument rien malgré son suréquipement payé fort cher aux Américains et nombre des cadres évincés de l’armée sont allé grossir les rangs des groupes djihadistes. La seule force chiite sérieuse en Irak n’est autre que l’Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Son organisation, ses structures et sa puissance sont comparables à celles du Hezbollah libanais. Mais  Moqtada al-Sadr refuse de lever le petit doigt pour aider al-Maliki. Il joue sa chute.

 

Comment l’EIIL (Armée de l’Etat islamique de l’Irak et du Levant) s’est-elle constituée ?

 

Idéologiquement et militairement, la filiation avec Ansar al-Islam et le groupe al Qaida en Irak d’Abou Moussaab al-Zarqaoui s’est faite en ligne directe depuis 2003. L’EIIL s’est initialement mise en place sous l’égide de l’Arabie saoudite et roulait pour elle en s’opposant à la mainmise de la majorité chiite sur l’État irakien. Mais les choses on changé en 2009/2010, quand le Qatar les a « rachetés » dans le cadre de sa rivalité avec l’Arabie. A la suite de ce basculement, le prince saoudien Bandar ben Sultan, chef des services spéciaux séoudiens  qui avaientt soutenu l’EIIL à ses débuts, a contribué à la mise en place en Syrie d’un groupe djihadiste rival, Jabhat al-Nosra,

qui s’est violemment affronté avec l’EIIL.

 

Qui soutient aujourd’hui l’EIIL ?

 

A partir de 2013 et suite au remplacement du sheikh Hamad bin Khalifa al-Thani, émir du Qatar, par son fils Tamim ben Hamad, les choses ont commencé à changer. Le Qatar a fortement diminué  son soutien généralisé aux salafistes en général et à l’EIIL en particulier, ce qui ne veut pas dire que des qataris privés n’ont pas continué à verser des fonds. Parallèlement, des choses ont changé en Arabie saoudite. Le prince Bandar ben Sultan a été limogé et les proches du roi Abdallah ont pris la main. Ils veulent composer avec l’Iran chiite, ont lâché brutalement les Frères musulmans en Egypte et ailleurs et souhaitent restreindre les soutiens privés séoudiens aux djihadistes. Le roi Abdallah a signé des décrets interdisant aux djihadistes de remettre les pieds dans le pays et les djihadistes saoudiens se trouvant en Syrie et en Irak y sont coincés. Tous ces éléments ont changé bien des choses pour l’EIIL, qui dispose d’armes en grosses quantités, mais doit trouver des revenus de substitution par le pillage, les enlèvement et la mainmise sur certaines

infrastructures pétrolières. Il a bien fallu se payer sur la bête et partir en avant…

 

Comment les choses pourraient-elles évoluer ?

 

La situation est très instable et deux hypothèses sont possibles à mes yeux. La première, c’est que Nouri al-Maliki s’effondre rapidement, ce qui n’est pas exclu puisqu’il n’a personne à aligner en face des extrémistes sunnites. Dans ce cas, une fois al-Maliki sorti du jeu, les chiites de l’armée du Mahdi et quelques autres sont à mes yeux de taille à stopper l’avance de l’EIIL et à les repousser vers le nord. Je me demande si ce n’est pas le jeu que jouent actuellement les Etats Unis, dont l’attentisme est frappant et qui se satisferaient  sans doute du départ d’al-Maliki qu’ils considèrent comme une planche pourrie.

 

Et si al-Maliki ne tombait pas rapidement ?

 

Dans ce cas, il y aurait des affrontements violents à Bagdad qui se trouve à la frontière communautaire entre les chiites et les sunnites, avec des banlieues chiites très peuplées. Les djihadistes sunnites vont chercher à s’emparer au moins du nord de la ville, dont la possession est à leurs yeux nécessaire pour garantir leur prestige et verrouiller les routes de contrôle des champs pétrolifères du nord. Comme en Syrie, il est important pour eux de sanctuariser leurs positions dans des zones urbaines où ils peuvent mieux tenir le terrain qu’en rase campagne et où ils sont moins vulnérables aux attaques aériennes.

 

Estimez-vous possible qu’on assiste à une alliance conjoncturelle entre l’Iran et les Etats-Unis sur cette affaire ?

 

L’Iran a tout intérêt à laisser les Etats-Unis et les Occidentaux s’enferrer dans cette situation dont ils sont en grande partie responsables. Téhéran jouera certainement le pourrissement du conflit pour démontrer qu’il est une puissance régionale responsable sans visées belliqueuses et que les Occidentaux se trompent d’allié en en s’acoquinant avec les pétromonarchies ou en laissant le champ libre aux salafistes dans le monde arabe en général et en Syrie en particulier. Plus que la protection de la communauté chiite irakienne, la ligne rouge de Téhéran dépendra du comportement des djihadistes sunnites dans les sanctuaires du chiisme que sont les villes de Najaf et Kerbéla. Dans tous les cas, Téhéran s’efforcera de ne pas apparaître comme un allié des Etats-Unis mais plutôt comme un ultime recours que l’on viendra, toute honte bue, supplier d’agir.

 

Que feront les Turcs ?

 

Plutôt qu’évoquer « les Turcs » je préfère parler de l’AKP du premier ministre Erdogan. Ce parti au pouvoir en Turquie a soutenu à fond les islamistes radicaux en Syrie et se trouvent aujourd’hui dans une situation impossible : la consolidation et la quasi indépendance du Kurdistan irakien pourraient donner de bien mauvaises idées aux Kurdes de Turquie ! Que vont souffler les militaires turcs à l’oreille de l’AKP. Il n’est pas impossible qu’ils exigent la fermeture de la frontière avec la Syrie, voire même qu’ils cherchent à faire le ménage dans les zones occupées par les djihadistes qui justifient par leur présence la résistance armée des Kurdes. Cependant on imagine mal que de telles initiatives concernant un pays membre de l’OTAN puissent survenir sans un accord américain minimum.

 

On évoque parfois la naissance d’un Djihadistan entre une partie de la Syrie aux mains d’EIIL et le nord de l’Irak. Qu’en pensez-vous ?

 

Cette idée ne tient pas la route. L’EIIL n’a aucun moyen de le mettre en place et de le maintenir sans moyens, sans administration, sans organisation. Ce sont des bandits, des pillards, des aventuriers dépourvus de sens politique et souvent étrangers à la région. Il n’ont pas d’autre objectif que celui de vivre en se payant sur la bête et en réalisant leurs fantasmes au détriment des populations locales. Mais le mouton n’aura bientôt plus de laine à tondre… Je vous fais observer qu’ils sont honnis des populations, et que là où ils passent, les gens s’enfuient ! Les longues colonnes de réfugiés qu’on a pu voir s’enfuyant de Mossoul, tout comme les réfugiés syriens dans des camps de fortune en Turquie ne quittent pas leur pays par peur des armées de Bashar el-Assad ou Nouri al-Maliki. Ce ne sont pas non plus des chiites. Ce sont des musulmans sunnites qui tentent de se soustraire au régime de terreur que leur imposent les djihadistes. Cela étant, si la communauté internationale échaudée par les échecs piteux des Occidentaux en Afghanistan, en Libye, en Somalie et maintenant en Irak  ne réagit pas immédiatement avec vigueur, l’EIIL est parfaitement capable d’entretenir une zone grise d’insécurité permanente et un réservoir de djihadistes dans cette partie du monde.

 

 

04/06/2014 - Atlantico - Otage militaire américain libéré

 

Quel types de procédures de précautions sont engagées lorsqu'un ancien prisonnier de guerre revient dans son pays ? ( et plus particulièrement en France)

 

Tout dépend du pays considéré. En URSS ou en Allemagne nazie, les prisonniers de guerre étaient considérés comme des maladroits ou des traîtres et traités comme tels s’ils revenaient chez eux. Dans les démocraties occidentales, ils sont en général traités avec compassion et respect. D’autre part tout dépend évidemment du type de conflit et du nombre de ceux qui reviennent au pays. Quand il y en a plusieurs centaines de milliers comme en France en 1945 et que le conflit est éteint par la disparition de l’adversaire, aucune mesure particulière n’est prise. Pour la France, le dernier conflit ayant donné lieu à une problématique de prisonniers de guerre est le conflit indochinois à l’issue duquel certains prisonniers soupçonnés à tort ou à raison d’avoir été « retournés » par conviction ou suite à des contraintes insoutenables ont été quelques temps surveillés par les services de contre-espionnage. En général, cela n’a rien donné de concluant.

Les conflits actuels, qui tiennent plus du terrorisme ou de la guerre révolutionnaire, sont en général limités et ne s’encombrent pas de prisonniers. Le problème de leur retour se pose donc très rarement et il n’y a pas, en tout cas en France, de procédure ou de précaution particulière formelle prévue dans leur cas. Le bon sens, généralement appliqué, veut que - comme pour les otages - ils soient débriefés par les services compétents sur les conditions de leur capture et de leur détention et fassent pendant quelques temps l’objet d’un suivi psychologique. Ce dernier est d’ailleurs plus destiné à faciliter leur réinsertion et effacer le traumatisme de leur détention qu’à les surveiller.

 

Existe t-il des "cas exceptionnels" où des vérifications supplémentaires sont nécessaires ?

 

La série télévisée « Homeland » a malheureusement illustré et alimenté les fantasmes des Américains et de l’Occident. Elle a cultivé - peut être à juste titre - leurs incertitudes sur la légitimité de certaines de leurs actions. Elle est d’autant plus pernicieuse qu’elle est distrayante et techniquement bien faite alors que les événements qu’elle relate sont totalement invraisemblables et parfois absurdes. Qui irait chercher un soldat de base de l’armée fait prisonnier pendant plusieurs année et manifestement traumatisé par sa détention pour en faire un vice-président des Etats-Unis, un député ou un ministre ?

D’autre part, comment dans ce domaine qualifier un cas « d’exceptionnel » ? Une telle qualification supposerait qu’on a des doutes sur l’état mental ou les convictions profondes de l’intéressé. Si c’est le cas en ce qui concerne le soldat Bowe Bergdhal, il sera débriefé en détail par les services compétents de l’armée américaine et fera l’objet d’un suivi psychologique constant pendant plusieurs mois ou plusieurs années. Ce qui est à redouter est effectivement que l’imprégnation collective de la série « Homeland » nuise à sa prise en charge et à sa réinsertion.

 

Quels sont les "symptômes" qui attirent la suspicion dans ce cas précis ?

 

Ce sont les symptômes de ce que les psychologues appellent le « syndrome de Stockholm » qui, suite aux pressions, à la peur et aux traumatismes subis, amène un otage à se prendre d’affection pour son tortionnaire, à épouser sa cause et même à lui fournir aide et assistance. C’est un phénomène connu et bien étudié depuis le début des années 70. On recherche ces symptômes dans tous les cas de prise d’otage ou de réclusion de longue durée. Les psychologues savent en général l’identifier, en tirer les conséquences et proposer une prise en charge adaptée.

 

A-t-on connu dans l'Histoire des cas célèbres de "retournement" d'anciens prisonniers de guerre où s'agit-il finalement avant tout d'un fantasme télévisé ?

 

Il y en a eu, bien sûr. Tout comme il y a eu des cas de passage à l’ennemi. Ce fut le cas de Georges Boudarel en Indochine, instituteur devenu commissaire politique pour le Viet Minh et tortionnaire de prisonniers français. Il y a eu quelques rares cas de désertion et de passage à l’ennemi par des militaires français pendant la guerre d’Algérie. Mais les uns et les autres ont volontairement trahi.

Dans l’histoire récente, le cas le plus célèbre de retournement est celui du Maréchal Friedrich von Paulus, fait prisonnier par les Russes à Stalingrad qui s’est ensuite employé à dénoncer le régime nazi à la radio soviétique, a témoigné contre les accusés du procès de Nuremberg puis à contribué à l’établissement et à la défense de la RDA. Il est vrai que s’il était rentré en Allemagne après sa capitulation en 1942, il aurait probablement été fusillé ou contraint au suicide.

 

 

12/05/2014 - Atlantico - Espionnage chinois

 

Selon John Garnaut, reporter au Sydney Morning Herald, le Parti communiste chinois développerait actuellement tout un réseau d'espions au sein des universités australiennes. Le Parti communiste recruterait en effet ses espions parmi les étudiants chinois expatriés. Quel est l'ampleur de ce phénomène et  des situations similaires ont-elles été observées en France ?

 

Ce n’est nullement une nouveauté et ce n’est pas réservé à l’Australie. Depuis la reconnaissance de la République Populaire de Chine par la plupart des pays occidentaux dans les années 60, de nombreuses conventions culturelles, universitaires, scientifiques et techniques ont été conclues permettant à des étudiants chinois de venir compléter ou approfondir leurs connaissances dans la plupart des pays développés. Les gouvernements occidentaux espéraient que ces facilités accordées à la Chine leur permettraient à terme d’ouvrir le marché chinois à leurs productions.

Les Chinois voyaient les choses différemment et dès la fin des années 60 il a bien fallu constater - notamment en France - que nombre de boursiers chinois profitaient de leur séjour dans des instituts de haute technologie, des laboratoires publics ou privés ou des facultés de science pour tenter de recueillir des informations de pointe classifiées en dehors de leur programme de recherche, soit directement soit par l’intermédiaire de contacts locaux avec qui ils avaient sympathisé. Ces tentatives ont donné lieu a de nombreuses réactions et opérations de contre-espionnage de la DST mais ont en général été traitées avec discrétion afin de ne pas mettre le gouvernement chinois dans l’embarras et de ne pas nuire aux relations politiques avec Pékin.

 

Quel est l'intérêt de recruter des espions parmi les étudiants installés à l'étranger ? Quels types d'informations le PC cherche-t-il à obtenir ? Quelles informations sont-ils chargés de récolter ? 

 

La Chine dispose d’un énorme potentiel à la fois humain et en matières premières. Mais, au lendemain de la Révolution culturelle qui avait fini de ruiner le pays après presque un demi-siècle de guerres internes et étrangères, il lui manquait cependant le socle de connaissances technologiques et les moyens financiers de recherche et de développement lui permettant de valoriser ce potentiel. L’espionnage - qui s’analyse en un vol de savoir faire - est une réponse classique à ce manque. C’est un moyen économique d’engranger des connaissances avancées, donc des richesses, sans avoir à les payer. Les souverains de France et d’Angleterre ne procédaient pas autrement, quoique de façon plus brutale, au 17è siècle en armant des navires corsaires pour aller piller l’or des galions espagnols dans les Caraïbes. Et l’URSS, qui a longtemps servi de modèle à la Chine communiste, a pratiqué intensément ce sport des années 30 aux années 70.

Cela dit, le champ de l’espionnage chinois est vaste et s’applique à peu près à tous les domaines de la science, de l’industrie et, aujourd’hui, des biens de consommation courante. Chaque unité élémentaire de recherche ou de production en Chine définit ses besoins en connaissances scientifiques et technologiques. Ces besoins sont recensés par les ministères compétents et donnent lieu à l’établissement de plans de recherche destinés à se traduire en actions concrètes de recherche à l’étranger. Ces actions peuvent être menées à partir de sources ouvertes ou, pour les plus pointues, par des actions d’espionnage confiées aux services spéciaux mais également à tout citoyen chinois se rendant hors des frontières pour des activités commerciales, scientifiques ou d’étude dans le domaine considéré.

 

Comment expliquer que des étudiants appartenant à de grandes universités acceptent de collaborer avec le parti alors que leur présence à l'étrange pourrait justement représenter une occasion de s'émanciper ?

 

C’est là une vision très « occidentale », voire très française, des choses et qui suppose que les Chinois vivraient sous un régime d’oppression dont ils souhaiteraient s’évader à tout prix. Ce n’est plus le cas depuis longtemps pour la plupart d’entre eux. Concernant l’espionnage, la culture chinoise est plus proche des Britanniques que des Français. La cohésion familiale, sociale et nationale demeure très forte en Chine. Chaque Chinois qui se rend à l’étranger se sent comptable des services qu’il peut rendre à la collectivité nationale et ne manquera pas de répondre aux sollicitations qui lui sont faites par les autorités s’il estime que cela peut rendre service à la Nation.

Refuser de répondre aux demandes des autorités serait de plus considéré comme un acte asocial susceptible, s’il était connu, de faire perdre la face, voire pire, au récalcitrant ainsi qu’à toute sa famille qui demeure au pays.

 

Ce recrutement fonctionne-t-il moins bien lorsque les étudiants se sentent bien intégrés dans le pays d'accueil ?

 

Il n’existe pas d’étude sérieuse là-dessus mais ce n’est probablement pas le cas. Tant qu’il n’a pas fait le choix de quitter définitivement son pays avec toute sa famille pour émigrer ailleurs et s’y installer, un Chinois garde en général un fort attachement et une grande fidélité pour les intérêts de sa patrie. Cela paraît sans doute « ringard » pour des Occidentaux mais au travers des conflits, des guerres incessantes et de l’immense mépris dont ils ont été victimes depuis plus d’un siècle, les Chinois n’ont dû leur survie qu’à cette forte cohésion nationale qui les unit au-delà des profondes différences et de la diversité des peuples de ce pays.

 

Comment les pays concernés peuvent-ils contrer cette offensive ? 

 

Ce n’est pas une « offensive », c’est un état permanent qui trouve ses origines dans les grandes inégalités de développement entre puissances. Il serait injustifié et injuste de dénier à la Chine un droit au développement auquel elle peut prétendre en raison de ses potentialités. Il serait tout aussi injuste que ce droit s’exerce à nos dépens exclusifs.

Le problème de l’espionnage chinois est le même que celui que nous avons connu avec l’URSS au milieu du 20è siècle. S’en prémunir suppose que nous fassions nous-même preuve d’esprit de défense, de cohésion nationale, d’humilité, de souci de protection de notre patrimoine collectif et d’un minimum d’intelligence pour aider nos services de contre-espionnage dans leurs missions. Il serait stupide de croire naïvement que nous sommes à l’abri du pillage parce que nous serions plus malins que les autres. Nous serons toujours des objectifs pour ceux qui recherchent des chemins de traverse en vue de combler au moindre coût leurs retards de développement.

 

 

 

05/05/2014 - Figarovox - A propos de la série télévisée « 24 heures chrono »

 

Après trois ans d’arrêt, la série 24 heures chrono reprend aux Etats-Unis et en simultané sur Canal plus. En tant qu’ancien chef de la DGSE, comment jugez-vous le réalisme de cette série culte ? Y-a-t-il selon vous des éléments qui se rapprochent de la réalité de terrain de la lutte anti-terroriste ?

 

C’est une série divertissante et techniquement bien faite mais parfaitement irréaliste et très éloignée du quotidien de la lutte anti-terroriste. Le contre-terrorisme mis en ouvre par les services de renseignement est un travail collectif de longue haleine qui vise à empêcher le plus en amont possible que l’acte terroriste soit exécuté, conçu et même pensé. La lutte anti-terroriste, qui suppose qu’un acte violent a déjà été commis, est également un travail collectif des forces de police, du renseignement intérieur et de l’appareil judiciaire agissant dans le cadre de la loi et des accords internationaux. Dans tous les cas, on est très loin des cascades rocambolesques et spectaculaires d’un individu isolé.

 

Existe-il réellement des « Jack Bauer » en France ou aux Etats-Unis ?

 

Non. Ni en France, ni aux Etats-Unis ni ailleurs. Aucun individu isolé, même parfaitement formé et entraîné à l’action clandestine violente, ne peut durablement s’opposer à des armées entières, à des services de renseignement nombreux ou à des groupes subversifs organisés. Bauer trouve toujours à temps et fort à propos les renseignements utiles, l’argent, les véhicules, les places de parking, les médicaments, les complices, les armes et les explosifs dont il a besoin alors que la moitié de la planète et même ses propres autorités lui courent après…. Ce n’est pas exactement comme cela que ça se passe dans la réalité….

 

La série a fait polémique car elle justifierait le recours à la torture dans le cadre de la lutte antiterroriste. Ces méthodes non-conventionnelles portant atteintes aux droits fondamentaux sont-elles encore pratiquées sous l’administration Obama ?

 

Le recours systématique à la torture et aux interrogatoires musclés décidé par l’administration Bush dans le sillage du Patriot Act a été très hypocritement validé par le Congrès américain sous réserve que cela se passe hors du territoire national. Ces dispositions sont toujours en vigueur. Toutefois la série aborde assez habilement le problème. Bauer torture, mais il torture en violation des ordres de sa hiérarchie et du pouvoir politique qui sont ainsi exonérés de toute responsabilité. Mais comme dans le même temps, cette hiérarchie le persécute, c’est elle qui s’attire l’antipathie du spectateur tandis que le tortionnaire Bauer, qui agit pour la bonne cause, en devient sympathique. S’y ajoute pour le spectateur américain moyen la dimension quasi « christique » d’un Bauer qui porte seul - non sans regret bien sûr….- le poids des péchés des autres et qui brave les interdits pour la sauvegarde bien comprise de la communauté au prix de la paix de son âme.

 

En quoi les méthodes de renseignement américaines diffèrent-elles des françaises ? Sont-elles plus efficaces ?

 

Il y aurait de quoi écrire un livre sur ce sujet. La communauté américaine du renseignement compte environ 300000 personnes appartenant à 16 agences de renseignement. Les services français (DCRI, DGSE, DRM) en comptent moins de 10000. Et ne parlons pas des budgets. Cela dit le gigantisme n’est pas gage d’efficacité et, au vu des résultats, les Français n’ont pas à rougir. Les Etats-Unis ont beaucoup investi à court terme sur le renseignement technique (écoutes, imagerie, satellites) aux dépens de l’investissement à long terme sur le renseignement humain et les coopérations internationales. Le résultat en est pour eux une bonne réactivité aux attaques mais un manque certain de « proactivité » et de capacité à voir venir les problèmes. La vigueur de leurs ripostes n’est pas toujours suffisante pour dissuader les « méchants »

 

La vision du Moyen Orient et du terrorisme exprimée dans la série vous parait-elle crédible ou relève-t-elle davantage des fantasmes des thèses néoconservatrices post-11 septembre ? 

 

C’est une vision extrêmement sommaire, schématique et, partant de là, souvent fausse, qui mélange tout et son contraire : le djihadisme salafiste des sunnites extrémistes, la violence d’Etat de l’Iran et de certains potentats nationalistes arabes, l’irrédentisme palestinien, la résistance aux occupations militaires. Autant de sources de violence souvent antagonistes entre elles et qui n’ont aucune chance de se trouver complémentaires sur le terrain.

Mais au-delà de ces invraisemblances, la série est intéressante par ce qu’elle nous révèle de l’inconscient des Américains et de leur vision collective de « l’ennemi ». Au fil des saisons nous avons vu cet ennemi changer de forme et d’origine : les Russes et leurs affidés, les Chinois, les vilains barbus de tout poil et - pour finir - le gouvernement américain lui-même et son Président conspirateur contre son propre pays… et contre le héros bien sûr.

Enfin, on ne manquera pas de relever l’incroyable machisme de cette série. Dans « 24h chrono » les femmes ne sont bonnes qu’à pousser des cris d’orfraie et à s’effondrer en larmes à la moindre menace ainsi qu’à gêner le héros dans l’exécution de ses missions. Et quand enfin Bauer va arriver à juguler la menace, il y a toujours une femme, la sienne, sa petite copine, sa fille ou une autre pour venir mettre la pagaille et tout faire échouer en passant un coup de téléphone incongru, en prenant une initiative idiote ou en se trouvant bêtement au mauvais endroit et au mauvais moment. Mais, Sisyphe derechef, Bauer parviendra quand même à terminer sa mission et en plus à sauver l’écervelée des griffes des malfaisants. A ne pas rater ; bien sûr………..

 

 

02/04/2014 - La Nef - Terrorisme islamique

 

1) Quand on parle de terrorisme, on pense immédiatement « terrorisme islamique » : ce lien est-il justifié ?

 

C’est évidemment un abus de langage. Il trouve sa justification dans le fait que depuis une quinzaine d’années le terrorisme  salafiste occupe spectaculairement le champ de la violence politique internationale. Le terrorisme est une arme du faible au fort qui vise à obtenir un maximum de résultat avec un minimum de moyens en provoquant un effet de sidération sur un adversaire souvent beaucoup plus fort et en l’amenant à mettre en œuvre des réactions inadaptées qui se retournent contre lui. C’est une « arme » qui a été employée de tous temps, notamment à l’encontre de sociétés soucieuses de la sécurité et de la protection des individus qui les composent, ce qui est en général le cas de nos sociétés occidentales. Cela dit, le terrorisme dit « islamique » tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a fait son apparition qu’au milieu des années 1990. À l’époque contemporaine il avait été précédé par le terrorisme euro-palestinien des années 70 qui s’inscrivait avec les terrorismes sud-américains dans le cadre de la guerre froide puis par les terrorismes d’État (Iran, Syrie, Libye) des années 1980

 

2) Quel est la géographie du terrorisme islamique, d’où vient-il, de qui est-il le fait et qui vise-t-il plus particulièrement, avec quel objectif ?

 

Comme son nom l’indique la violence politique islamiste s’étend dans l’ensemble de l’aire musulmane, y compris ses communautés émigrées dans le reste du monde.

Elle est produit paroxystique d’un cocktail explosif de trois éléments disparates :

- une stratégie confuse mais efficace de contrôle des masses par l’Association des Frères Musulmans qui est un mouvement populiste, démagogique et sectaire transnational dont l’objectif est de s’emparer du pouvoir et des rentes qui y sont liées dans le monde musulman ;

- un soutien financier délibéré ou indirect de cette stratégie par des institutions publiques ou privées des monarchies wahhabites (Arabie Saoudite, Qatar) qui cherchent à asseoir leur légitimité politique dans le champ du religieux ;

- Un regrettable penchant des services et de la diplomatie américaine à soutenir dans le monde entier les régimes et les mouvements politiques les plus réactionnaires et les plus intégristes dans leur politique de « containment » de l’URSS d’abord et de l’Iran ensuite. Il ne faut quand même pas oublier que de 1980 à 1990, ce sont les services américains qui ont directement ou indirectement formé et armé les Taliban et les volontaires arabes d’Afghanistan réunis ensuite dans al-Qaïda.

Mais, dans tous les cas, ce sont les Jamaa Islamiyyah (les groupes islamiques dont al-Qaïda n’est que l’une des émanations) - branche transgressive et bras armé de l’association des Frères Musulmans - qui sont à la manœuvre. Leur stratégie, conforme aux prescription de leurs fondateurs, est de rendre le monde musulman haineux et haïssable à l’égard de l’Occident de façon à pouvoir y prendre le pouvoir sans que personne n’ait envie d’intervenir.

 

3) Où en est le terrorisme islamique aujourd’hui et quel danger représente-t-il ?

 

La stratégie terroriste des Frères a eu tout son sens entre 2002 et 2009, quand il s’agissait pour Al-Qaïda et les Jamaa d’exister au plan international malgré la débâcle de l’organisation consécutive à l’intervention alliée en Afghanistan. S’approprier médiatiquement les violences politiques commises dans le monde par des musulmans isolés, offrir gracieusement leur parrainage moral à des groupes djihadistes locaux permettait à la mouvance salafiste internationale de valoriser les mythes issus du 11 septembre, de magnifier les peurs de l’Occident et d’accentuer le fossé entre la terre d’Islam et le reste du monde.

Mais quand il apparaît à partir de 2010 que, suite aux recommandations de nombreux think-tanks néo-conservateurs de part et d’autre de l’Atlantique, l’Occident n’a nullement l’intention de protéger les régimes arabes des appétits des islamistes mais est, bien au contraire, prêt à leur offrir le pouvoir sur un plateau, la donne change du tout au tout. Il ne s’agit pas de gâcher ses chances par des initiatives irraisonnées et la menace contre l’Occident (« l’ennemi lointain ») atteint un étiage et se recentre contre les régimes des pays musulmans (« l’ennemi proche ») dont on convoite le pouvoir (Libye, Irak, Yémen, Syrie, Tunisie, Afghanistan, Pakistan, etc.).

Aujourd’hui, la tendance s’inverse à nouveau. Suite à leur incompétence politique et à leurs excès qui ont fini par effrayer même leurs soutiens saoudiens, qataris et occidentaux, les Frères voient leur pouvoir tout neuf leur échapper. Pour autant, ils ne se résoudront pas à abandonner un pouvoir convoité pendant près d’un siècle. Comme ils l’ont toujours fait quand ils perdent pied, ils répondront à la contestation par la violence. Mais pas à la manière évidente des dictateurs en utilisant l’armée et la police, instruments régaliens de la violence institutionnelle. Ils y répondront à leur manière par les assassinats politiques comme en Tunisie, par les lynchages et les attentats à l’explosif comme en Égypte, par les règlements de comptes sanglants comme en Libye, par les voitures piégées comme en Irak. Autant d’actions subversives et d’entretien d’une insécurité permanente que l’on ne manquera pas d’attribuer à des mains étrangères, impies et mal intentionnées qu’ils prétendront être les seuls à pouvoir couper. À ce petit jeu, les Occidentaux ont toutes les chances de se voir désigner comme l’ennemi surtout s’ils ont la mauvaise idée de ne plus tolérer les Frères.

Enfin, le retournement des monarchies wahhabites, effrayées par la radicalisation de la Confrérie qu’elles ont longtemps soutenue, introduit un facteur supplémentaire de dramatisation. En coupant les vivres aux djihadistes et en criminalisant leur action comme vient de le faire l’Arabie, elles les enferment sur leur théâtres d’action actuels (Sahel, Libye, Irak, Syrie, Yémen, etc .) et les contraignent à y trouver leurs moyens de subsistance en s’y payant sur la bête, en rançonnant les populations locales par la terreur, en s’efforçant de prendre en otage des étrangers, en développant des activités criminelles diverses comme la culture de stupéfiants et en s’assurant le contrôle d’infrastructures économiques - notamment pétrolières et gazières.

 

4) En quoi la rivalité entre sunnites et chiites alimente-t-elle le terrorisme islamique ?

 

C’est une rivalité récente et très artificielle stimulée par l’Arabie suite à la révolution islamique d’Iran en 1979. Les mollahs iraniens ont bâti leur légitimité dans le champ du religieux en contestant - entre autres - la légitimité de la famille Saoud qui s’était appropriée par la force la garde des lieux saints en 1926,. Les Saoudiens ont répliqué en tentant de s’assurer le contrôle de l’Islam mondial avec leurs pétrodollars et en stigmatisant le chiisme, seul ciment du nationalisme iranien et de sa vaste diversité culturelle et ethnique. Il s’en est suivi une spirale infernale d’anathèmes réciproques et de violences politiques, alimentées par les vicissitudes des contentieux régionaux irrésolus (Israël, Palestine, Liban, Bahraïn, Kurdistan, etc.) qui ensanglante toute la zone où ces deux branches de l’Islam coexistent, du Levant jusqu’au Pakistan.

 

5) Dans votre livre Au cœur des services spéciaux, vous insistez sur la responsabilité de l’Arabie Séoudite dans la plupart des violences qui concernent l’islam : pourriez-vous nous expliquer cela ?

 

Ayant établi sa légitimité sur le seul facteur religieux, déniant toute forme d’expression pluraliste, la famille Saoud ne peut se permettre d’avoir d’ennemi plus fondamentaliste qu’elle - tout comme Staline ne pouvait se permettre d’avoir d’ennemi à gauche - ni de tolérer la moindre expression démocratique susceptible de remettre en cause son pouvoir et son accès exclusif à la rente hydrocarbure. Dénuée de toute capacité militaire de défense, elle a donc eu recours à des « mercenaires » idéologiques ou armés pour défendre ses options dans l’ensemble du monde musulman. Elle les a trouvés grâce à ses pétrodollars dans les milieux les plus rétrogrades, incultes, démunis et frustres du monde musulman qui, à défaut d’intelligence pour convaincre n’ont de recours que dans la violence des propos et dans la terreur qu’ils inspirent.

 

 

6) Quel lien y a-t-il entre l’Arabie Séoudite et les Frères musulmans, quels sont leurs objectifs communs ?

 

Ce sont des ennemis complémentaires. Depuis leur création en Égypte en 1928, les Frères ont pour objectif obsessionnel de s’emparer du pouvoir et des rentes qui y sont liées dans l’ensemble du monde musulman… et de préférence dans les pays riches dont l’Arabie fait partie, sachant qu’il est plus profitable de voler un riche qu’un pauvre. En presque un siècle d’expérience politique et de subversion souvent sanctionnée par des répressions féroces, ils ont développé un sens aigu de l’action clandestine, une grande habileté populiste à jouer sur tous les mécontentements, à se poser en recours susceptible de ressusciter « l’âge d’or de l’Islam » en revenant aux fondamentaux - par ailleurs largement fantasmés - de la religion contre le modernisme occidentalisé des pouvoirs « impies ».

Dispersés dans l’ensemble du monde arabe suite aux répressions du régime nassérien, ils sont devenus après la seconde guerre mondiale où ils avaient intensément collaboré avec l’Allemagne nazie, la seule organisation islamiste transnationale bien organisée, étendant ses ramifications dans l’ensemble du monde musulman et dans les communautés émigrées en Occident. C’est donc tout naturellement parmi eux que l’Arabie a trouvé la masse de manœuvre de « mercenaires » et le discours idéologique fondamentaliste dont elle avait besoin pour se prémunir contre toute évolution moderniste de l’interprétation de l’Islam et de toute dérive démocratique dans les pays musulmans.

C’est avec délectation que les Frères ont accueilli la manne financière généreusement dispensée sans discernement à cet effet par l’Arabie d’abord, puis par le Qatar, ces deux monarchies wahhabites rivales dont les surenchères ont permis aux Frères d’occuper les créneaux sociaux, sanitaires et éducatifs désertés par les États du tiers monde musulman, de lutter contre toute dérive démocratique ou toute approche moderniste de l’Islam politique et, finalement de s’emparer du pouvoir à la faveur des « printemps arabes ».

Mais, en tout état de cause, les Frères restent les ennemis résolus des pétromonarques arabes dont ils guignent la place et le Président islamiste égyptien Mohammed Morsi n’a pas manqué dès son accession au pouvoir de signifier aux Saoudiens que les Frères d’Égypte ne leur devaient rien. C’était une initiative maladroite et prématurée qui a conduit les Saoud à le lâcher en rase campagne et à soutenir contre lui un coup d’État militaire. Après tout, un bon dictateur prémunit l’Arabie aussi bien des dérives démocratiques que des surenchères islamistes….

 

7) Si l’Arabie Séoudite a la responsabilité que vous évoquez, comment expliquez-vous le silence et la passivité des Etats-Unis à l’égard de cet allié ?

 

De retour de la conférence de Yalta en 1945, le déclinant président Roosevelt a signé avec le roi Ibn Saoud à bord du croiseur Quincy en rade de Djeddah un pacte privé d’une durée de 60 ans assurant la protection militaire des Étas-Unis à la famille Saoud en échange du monopole de l’exploitation du pétrole et de la garantie du paiement de ce pétrole en dollars qui est ainsi devenu la monnaie de réserve mondiale permettant aux Etats-Unis « d’exporter » sans frais sa colossale dette intérieure. Ce pacte contre nature entre la première démocratie occidentale et la théocratie la plus réactionnaire du monde musulman a été renouvelé en 2005 pour une durée de 60 ans par l’administration Bush dont la plupart des responsables étaient étroitement liés à l’industrie du pétrole ou à l’industrie militaire dont l’Arabie est grande consommatrice.

Outre une alliance stratégique constante des deux pays face à l’URSS d’abord et à l’Iran ensuite, c’est pourquoi, malgré les rapports annuels du Département du Trésor américain et les nombreux avis d’experts mettant régulièrement en cause l’Arabie dans le financement de la violence islamiste, les différentes administrations américaines ont toujours fermé pudiquement les yeux sur les turpitudes du Royaume, entraînant dans leur sillage les chancelleries européennes et les membres de l’OTAN.

Mais les choses sont sans doute là aussi en train de changer. L’administration Obama semble mettre à profit son second mandat pour réorienter sa politique extérieure vers la zone Asie-Pacifique, se désengager au moins partiellement des problématiques du Moyen-Orient, explorer les voies d’un apaisement avec l’Iran qui demeure la principale puissance économique et démographique de la région. Même si on en est encore aux balbutiements, le « pacte du Quincy » pourrait bien en faire les frais.

 

8) Comment analysez-vous la riposte américaine aux attentats du 11 septembre 2001 ?

 

Le renversement du régime taliban était légitime et justifié. C’était un pouvoir d’État qui accordait asile et soutien à une organisation terroriste qui avait durement frappé les Etats-Unis. Cela dit, après l’anéantissement d’Al-Qaïda dans les trous à rat de Tora Bora et l’éviction des Taliban, il aurait été avisé d’en rester là, quitte à revenir autant de fois qu’il fallait pour éviter toute « rechute ». Vécue comme une intrusion étrangère illégitime par tout un peuple jaloux de son indépendance, l’occupation militaire du pays pendant 10 ans n’a aucunement contribué à juguler le terrorisme qui est allé s’exercer ailleurs ni à instaurer un régime politique efficace et respectable dans le pays où l’on pressent déjà le retour politique des fondamentalistes sur les ruines du régime fantoche adoubé par l’OTAN.

 

9) Pourquoi l’Occident se trompe-t-il en faisant de l’Iran son ennemi n°1 ?

 

Le régime des mollah était bien malade quelques mois après la révolution islamique. C’est la guerre de dix ans déclenchée par l’Irak avec la bénédiction des Occidentaux et des pétromonarchies qui a suscité un sursaut nationaliste persan, assuré l’union sacrée autour d’un régime fragile et porté au pouvoir une classe conservatrice d’anciens combattants qui ont tenu le haut du pavé pendant vingt cinq ans. Aujourd’hui, la majorité des Iraniens n’a connu ni la révolution ni la guerre et supporte de plus en plus mal les contraintes d’un régime réactionnaire et les sanctions économiques que son intransigeance suscite. Si ce régime ne s’est pas encore effondré malgré des contestations sérieuses, c’est parce que les anathèmes quotidiens et les sanctions dont il est la cible ainsi que l’encerclement stratégique dont il s’estime victime entretiennent le réflexe de fierté nationale des Iraniens et leur solidarité autour du régime qui joue sur cette fierté pour se maintenir.

L’Iran est un pays qui a 5000 ans d’histoire, un niveau culturel certain, un potentiel économique et démographique élevé. Si l’étau stratégique, militaire, économique et financier qui pèse sur lui se desserrait, il fait peu de doute que le régime islamique n’y survivrait pas.

 

10) Terrorisme islamique, Irak, Syrie, Libye, Egypte… : comment analysez-vous la politique française ?

 

En tant qu’ancien fonctionnaire d’autorité soumis au devoir de réserve, je m’interdis de porter publiquement des jugements sur la politique française. Mais, comme tout citoyen, j’observe ce qui se passe en Libye, en Syrie, en Égypte, au Yémen et ailleurs. Je constate que nous combattons au Sahel ceux que nous soutenons en Syrie et que nous avons ouvert les portes du pouvoir à des forces politiques encore plus violentes que les dictateurs qu’elles ont remplacé et qui ne nous témoignent aucune sympathie, bien au contraire. Tout cela me paraît manquer de cohérence et de lisibilité.

 

11) A propos du « printemps arabe », vous écrivez dans votre livre que ces peuples se révoltent depuis 30 ans mais que l’Occident ne s’y est intéressé qu’en 2011 : comment l’expliquez-vous et que faudrait-il pour que la « démocratisation » de ces pays puisse s’enclencher vraiment ?

 

C’est à nos responsables politiques qu’il faut poser cette question. L’histoire prouve de façon irréfutable que l’Islam est parfaitement compatible avec le pluralisme et la démocratie. C’est la lecture wahhabite de cette religion qui ne l’est pas et s’oppose partout et par tous les moyens à toute évolution libérale et démocratique qui menacerait les pouvoirs théocratique. Cette lecture ne concerne que l’Arabie et le Qatar, soit moins de 2% du monde musulman, et ne tire sa force que de leur alliance militaro-financière avec l’Occident et des revenus astronomiques versés par nos compagnies pétrolières. Tant que ces deux pays s’opposeront - avec notre complicité ou au moins notre complaisance - à toute évolution, il est vain d’espérer un « printemps » des peuples musulmans.

 

12) En Syrie en particulier, voyez-vous une issue possible au conflit en cours ?

 

Soutenu par la minorité alaouite dont il est le fer de lance, mais aussi par les minorités chrétiennes, druzes, chiites, ismaéliennes qui voient en lui un protecteur face au salafisme politique violent, le régime syrien est en train de reconquérir lentement les zones utiles du pays occupées et rançonnées par une coalition improbable de mercenaires djihadistes venus des quatre coins du monde islamique qui se sont substitués - sous la houlette des services spéciaux saoudiens et turcs qui ne s’en cachent même pas - à une opposition démocratique avec laquelle le pouvoir de Damas aurait peut être pu trouver des formules de transition libérale si les Occidentaux n’avaient pas juré sa perte.

Cette opposition est laminée et a perdu beaucoup de légitimité du fait de ses rapports étroits avec les pétromonarchies arabes, le parti islamiste turcs et des pays occidentaux au discours va-t-en guerre mais jamais suivi d’effet.

Après quatre ans d’affrontements civils ininterrompus mais non décisifs, l’étendue des dégâts et l’intensité des contentieux communautaires sont tels que - même si la guerre s’arrêtait demain - il faudra plusieurs générations à ce pays pour se remettre du désastre.

 

 

26/02/2014 - Atlantico - Vulnérabilités du renseignement technique

 

Ben Rhodes, conseiller de la Maison Blanche pour les communications stratégiques, évoquait récemment un "effet Snowden" concernant le quotidien des agences, ces dernières s'inquiétant désormais de l'éventualité de voir chacune de leurs opérations fuiter dans la presse. Un fait qui serait notamment lié à l'informatisation de plus en plus importante des systèmes de renseignement outre-Atlantique. Peut-on dire que le "tout-électronique" souhaité par Washington est finalement en train de se retourner contre son géniteur ?

 

Le renseignement d’origine technique n’est ni plus ni moins vulnérable aux « fuites » que le renseignement par moyens humains ou opérationnels à partir du moment ou une personne qui participe au processus en révèle les détails au public.

Ce qui est surprenant dans l’affaire Snowden c’est que, malgré les procédures très strictes de cloisonnement et de protection du secret aux Etats-Unis qui comptent parmi les plus restrictives au monde, un individu isolé et placé à un échelon très subalterne de la hiérarchie ait pu avoir accès à un nombre incalculable de données, les dupliquer, s’enfuir sans contrôle et les divulguer. On avait eu le même problème avec l’affaire Wikileaks et la révélation de milliers de télégrammes diplomatiques américains.

L’informatisation des données est évidemment un problème puisqu’il est plus facile de s’éclipser avec un CD ou une clé USB contenant des dizaines de milliers de documents qu’avec leurs tonnes d’équivalent papier, mais cela n’explique pas les failles du système de protection de leurs données confidentielles que les autorités américaines - si habiles à contourner ceux des autres - auraient sans doute intérêt à revoir de fond en comble.

 

D'aucuns estiment que l'on peut relativiser la toute-puissance de systèmes comme PRISM et consorts, puisque le nombre colossal de donnés qu'ils permettent de collecter ne peuvent pas le plus souvent être analysées faute de moyens humains. De telles affirmations sont-elles fondées ?

 

Ce genre d’affirmation témoigne d’une grande ignorance de la réalité et des objectifs du renseignement technique. Le renseignement technique moderne s’intéresse d’abord aux métadonnées, c'est-à-dire à l’emplacement, au mode de fonctionnement et à l’environnement des émetteurs et récepteurs de signaux. Ainsi, si l’on détecte qu’un téléphone portable qui émet habituellement depuis la banlieue parisienne se met soudain à émettre depuis ou en direction de la Syrie ou l’Afghanistan, on pourra en déduire qu’il se passe quelque chose d’anormal et c’est à ce moment là seulement qu’on passera éventuellement à l’analyse du contenu. Les métadonnées se prêtent parfaitement à un traitement informatique de masse en temps réel.

Si la NSA a intercepté en décembre 2012 et janvier 2013 plus de 70 millions de communications en France, ce n’était pas pour en découvrir le contenu mais pour dresser une « cartographie » des réseaux de personnes se connaissant entre elles. C’est en cette période de fin d’année et de vœux que la plupart des gens réactivent tous leurs contacts même les plus épisodiques. On constitue ainsi une base de données à partir de laquelle on pourra ensuite détecter des anomalies éventuelles et approfondir la recherche sur les cas anormaux.

 

A l'inverse, on entend souvent vanter la qualité des services de renseignement français qui s'appuieraient davantage sur l'aspect humain du renseignement. Qu'en est-il concrètement ?

 

Depuis sa création en 1952, la NSA est tout à fait officiellement chargée à l’échelle planétaire du recueil par moyens techniques du renseignement circulant par voie hertzienne ou filaire et susceptible de concerner la sécurité ou les intérêts des Etats-Unis. On ne saurait lui reprocher d’essayer de s’acquitter de la mission qui lui a été réglementairement confiée. Et elle le fait avec d’autant plus d’ardeur et de façon d’autant plus extensive, qu’elle est soumise, comme tout le monde outre-atlantique, à la dictature du « publish or perish » et à de drastiques impératifs de rendement quantitatif - la quantité étant toujours plus incontestablement et immédiatement mesurable que la qualité. Or le renseignement technique est facilement quantifiable, ne serait-ce que par le nombre d’interceptions effectuées, alors que le renseignement humain peut toujours prêter à contestation ou critiques surtout s’il porte sur le secret des intentions. Enfin, le renseignement technique comporte peu de risques politiques et encore moins physiques puisqu’il s’exerce sur le territoire du donneur d’ordre tandis que le renseignement humain, qui doit bien s’exercer sur le territoire cible, en comporte beaucoup. C’est ce qui a conduit les différentes administrations américaines à miser gros sur le renseignement technique et à délaisser relativement un renseignement humain qui avait de plus fréquemment le défaut de ne pas valider les options stratégiques de la Maison Blanche durant les deux mandats de G.W.Bush….

Disposant de moins de moyens et de moins de technologies, les « petits » services européens - y compris français - n’ont pas eu l’opportunité de faire le choix du tout technologique et ont donc continué une politique de renseignement moins sophistiquée mais relativement plus équilibrée entre le technique, l’humain et l’opérationnel.

 

S'il devait y avoir une configuration "idéale" quelle serait la meilleure façon d'articuler l'électronique et l'humain dans le renseignement ?

 

Les deux sont indissociables. Le renseignement technique est indispensable à la connaissance d’échanges d’informations dont le contenu peut recouvrir des menaces contre notre communauté nationale. Mais le problème du renseignement technique est que l’observateur n’est pas maître de la manœuvre et ne peut recueillir que ce que les interlocuteurs adverses veulent bien échanger. Avec le risque de désinformation s’ils se savent écoutés. Il permet de défricher le terrain, de valider des hypothèses et des indices, de suivre des évolutions dont on connaît l’origine. Mais pour aller au-delà, et en particulier pour percer le secret des intentions (ce qui est le but ultime de tout service de renseignement), il faut bien aller à la source de ces intentions qui est par définition un décideur humain.

Ainsi, il est évidemment important de savoir qu’un chef djihadiste correspond par voie électronique avec tel ou tel complice potentiel à tel ou tel endroit de façon à pouvoir les suivre et les neutraliser. Mais il est tout aussi important de savoir ce qu’il a l’intention de faire et que -sauf à être complètement stupide - il n’évoquera pas au téléphone mais seulement de bouche à oreille auprès d’un cercle restreint de connaissances dans des lieux inaccessibles aux écoutes.

 

 

31/01/2014 - Atlantico - Al-Qaïda partout ?

 

D'après Alain Rodier, du Centre français de recherche sur le renseignement, Al-Qaïda  aurait bien infiltré les mouvements islamiques en Syrie. Le "coordinateur" de la nébuleuse n'appartiendrait pourtant pas au Front al-Nusra, officiellement rattaché à Al-Qaïda. Le groupe terroriste est-il solidement implanté dans le pays et dans les régions alentours, ou bien la non appartenance directe de l'un de ses cadres témoigne-t-elle de son émiettement ? Se trouve-t-on encore loin des "grandes heures" de l'ère Ben Laden ?

 

Il faudrait d’abord savoir de quoi on parle. Depuis douze ans les impératifs de la « guerre globale à la terreur » voulue par l’administration Bush, la volonté de simplification pas toujours très pertinente des grands médias occidentaux et le désir de notoriété de certains pseudo-experts ont très largement pollué le concept « Al-Qaïda ».

Après les attentats du 11 septembre, l’Amérique a voulu voir dans Al-Qaïda qui l’avait durement frappée l’ennemi ultime, absolu et permanent. Dans ce sillage, les médias internationaux ont entrepris d’attribuer tout acte de violence politique commis par des musulmans à l’organisation mythique. Et bien évidemment, tout contestataire violent s’appuyant sur l’Islam a bien compris qu’il devait se réclamer du drapeau de cette organisation s’il voulait être pris au sérieux. De même tous les gouvernements des pays musulmans ont bien compris qu’ils devaient coller l’étiquette « Al-Qaïda » sur leurs opposants s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement et au besoin avec l’assistance de l’Occident.

C’est ainsi qu’on invoque aujourd’hui à tort et à travers le nom d’Al-Qaïda dans toutes les violences du monde musulman et des communautés musulmanes émigrées alors qu’on est partout bien loin du modèle, de la stratégie et de la composition de cette organisation.

 

Aujourd'hui l'organisation Al-Qaïda stricto sensu est-elle si importante en taille et en influence que cela ? Est-elle plus proche de la disparition, ou au contraire du regain de puissance ?

 

L’organisation Al-Qaïda avec à sa tête Ayman Zawahiri et Oussama Ben Laden qui a commis les attentats du 11 septembre 2001 et bien d’autres avant a été détruite sur le plan opérationnel en 2002 et dispersée lors de l’offensive occidentale en Afghanistan. Ses principaux responsables idéologiques et opérationnels - y compris Ben Laden -, condamnés à l’isolement et la clandestinité, ont été progressivement « revendus » aux Américains par les autorités pakistanaises en échange d’indulgences et de générosités diverses.

De cette organisation qui avait privilégie la lutte contre l’Occident pour le dissuader de soutenir les régimes musulmans en place considérés comme impies et illégitimes, il ne reste aujourd’hui que quelques activistes dispersés et isolés, même s’ils sont actifs sur le plan de la propagande comme l’était au Yémen l’américain d’origine locale Anwar Awlaqi, fondateur de la revue « Inspire » qui est l’un des phares sur l’internet de la nébuleuse activiste salafiste en particulier en Occident.

Et il reste aussi, bien sûr, Ayman Zawahiri, authentique Frère Musulman d’Égypte, idéologue et tête pensante de l’organisation. Isolé, privé de moyens opérationnels, de ressources financières et de possibilités efficaces de communications, il assure sa survie politique en édictant des directives incantatoires, en accordant ou non le label de l’organisation mythique à ceux qui veulent s’en réclamer, en distribuant les bons et les mauvais points aux exécutants de la violence islamiste. Il s’est transformé en une sorte de Max Havelaar du djihadisme. Il est une référence mais pas un acteur.

 

Du Mali au Proche-Orient en passant par la Somalie ou le Yémen, les groupes se réclamant d'Al-Qaïda sont pléthore. Mais sont-ils solidement connectés à une direction centralisé, ou s'affublent-ils tout simplement du "label" Al-Qaïda, sans réel adoubement par cette dernière ?

 

Dans toutes ces régions que vous citez, la violence islamique n’a pas pour objectif l’Occident en général ou les Etats-Unis en particulier, ou alors de façon très indirecte quand l’Occident intervient. Elle n’a plus rien à voir avec les objectifs de l’organisation de Ben Laden.

Cette violence - même si elle s’affuble de l’étiquette Al-Qaïda - s’est recentrée sur des problématiques locales ou régionales de pouvoir et d’accès aux richesses. Au Yémen, en Syrie, en Irak et au Liban, elle vise au renversement de pouvoirs locaux réfractaires à l’Islam sunnite. Au Pakistan et en Afghanistan, elle vise à maintenir le pouvoir des forces politiques islamistes ou à le reconquérir. En Libye, en Algérie et plus généralement au Sahel ainsi qu’au Nigeria et en Somalie, elle vise à se constituer des sanctuaires ainsi qu’à couvrir et donner de la respectabilité à des activités criminelles ou de piraterie, pour grappiller des parts de la rente hydrocarbure et pour fragiliser des gouvernements locaux hostiles à l’islamisme politique.

Autant de théâtres d’affrontements, autant de problématiques différentes qui ne peuvent être résolues en considérant à tort qu’elles émanent d’un même courant ou d’un même chef d’orchestre barbu tapi dans les zones tribales du Pakistan. Le seul élément commun à toutes ces violences est le fait qu’elles servent partout les intérêts stratégiques et le besoin de légitimation des pétromonarchies wahhabites d’Arabie et du Qatar qui ne se cachent même plus en certains endroits de soutenir, financer et armer le djihadisme. Derrière le paravent usé d’une Al-Qaïda mythifiée, ce sont là les véritables chefs d’orchestre de la violence islamiste.

 

 

28/01/2014 - Atlantico - Menaces islamistes contre les jeux olympiques

 

"En ce qui concerne les Jeux olympiques, nous avons préparé un cadeau pour toi et pour les touristes, afin de venger le sang des musulmans répandu dans le monde entier." Tel était le message de deux djihadistes du Caucase à Vladimir Poutine. La menace d'attentats à Sotchi est prise au sérieux étant donné les tensions qui existent entre le Caucase et la Russie. Le Caucase peut-il vraiment réussir, seul, à mettre à mal les JO ?

 

Les proclamations grandiloquentes des salafistes violents n’ont qu’une valeur incantatoire de propagande et une portée très relative comme on peut le voir au quotidien dans les imprécations de Ayman Zawahiri ou des chefs djihadistes au Sahel. Il n’en reste pas moins que nos sociétés contemporaines - en particulier occidentales - sont extrêmement vulnérables aux violences terroristes et aux atteintes à la vie humaine.

A l’occasion de grands rassemblements humains forcément très ouverts et objets d’une couverture médiatique planétaire comme le sont les jeux olympiques, il est tout à fait possible pour des individus ou des petits groupes déterminés - y compris à se donner la mort - de commettre des actes terroristes qui auront un maximum de retentissement. Les autorités locales seront évidemment tenues pour comptables et responsables de n’avoir pas pu ou pas su les prévenir et le déroulement des jeux s’en trouvera nécessairement bouleversé.

 

Le wahhabisme gagne du terrain au Caucase. D'ailleurs, le Prince Bandar, chef des services de renseignements saoudiens, aurait proposé à Poutine, en juillet 2013, une aide face aux djihadistes caucasiens si ce dernier acceptait de participer au renversement du régime syrien. Or la position russe va plutôt en faveur d'el-Assad. Quel rôle l'Arabie Saoudite joue-t-elle dans la situation au Caucase ? Quels sont ses liens avec les djihadistes du Caucase ? Quels intérêts l'Arabie saoudite aurait-elle à jouer un tel jeu vis-à-vis de la Russie ? Avec quels risques ?

 

Le prince Bandar ben Sultan est le patron du GID (General Intelligence Directorate, les services spéciaux séoudiens), après avoir été pendant près de vingt ans ambassadeur à Washington, ce qui lui a valu le surnom de Bandar "Bush" car il était très proche de la famille Bush et des néo-conservateurs. Grand héritier du clan Sudeïri de la famille Séoud (opposé à à la branche Tuwaïjri, à laquelle appartient l'actuel roi Abdallah), il détient aujourd'hui la réalité du pouvoir en Arabie et mène une politique extrêmement agressive contre l'Iran, les chiites et toute dérive démocratique dans les pays arabes. En 2012, il a publiquement revendiqué être à l'origine de la création et du soutien de Jabhat el-Nosra, la principale mouvance militaire djihadiste armée opposée au régime Assad.

De fait, le prince Bandar ne fait que poursuivre la politique constante de l’Arabie qui visait jusqu’aux année 90 et en liaison avec la stratégie des Etats-Unis à endiguer les ambitions soviétiques, et ensuite à isoler l’Iran chiite par un « cordon sanitaire » sunnite dans les républiques musulmanes d’Asie Centrale et du Caucase devenues indépendantes ou entrées en dissidence. Le soutien -essentiellement politique, financier et logistique - de l’Arabie aux indépendantistes islamistes sunnites caucasiens (Tchétchènes, Ingouches, Daghestanais, etc.) est avéré et documenté.

Lors de sa longue entrevue avec Poutine à l’été 2013, Bandar a effectivement proposé d’user de son influence pour aider la Russie à « apaiser » les islamistes caucasiens « légitimement indignés » par la position russe dans l’affaire syrienne…. En vieux routier des subtilités orientales, Poutine a évidemment compris que le raisonnement était réversible et que si la Russie ne changeait pas de position, Bandar « userait de son influence » pour lui pourrir les jeux de Sotchi par des attentats islamistes.... Mais on ne menace pas Poutine comme ça et l'entrevue s'est très mal terminée.

Quelques semaines plus tard, une islamiste kamikaze caucasienne se faisait sauter dans un autobus d'une station balnéaire de la Mer noire en y faisant plusieurs victimes, et plus récemment, deux attentats sanglants ont été commis à Volgograd, concrétisant ainsi les « prévisions » du Prince Bandar à la veille des négociations de Genève 2 et dans la perspective des jeux olympiques.

La leçon essentielle à retenir de tout cela est que, de son aveu même, le chef des services séoudiens dispose d’une influence certaine sur les djihadistes caucasiens et peut aussi bien les inciter à la retenue qu’à passer à l’offensive.

 

Poutine peut-il régler seul le problème ? Quels autres pays pourraient venir influencer la situation ?

 

Le problème ne concerne les jeux de Sotchi que de manière circonstancielle. La menace s’inscrit dans l’ensemble des confrontations du Moyen Orient qui met aux prises l’Iran chiite et les pétromonarchies wahhabites. L’Iran - qui se sent encerclé par des pays musulmans sunnites alliés politiquement et militairement aux Occidentaux tente de se désenclaver par une alliance avec la Russie d’une part et, d’autre part, avec les forces politiques de la région dominant des pays qui doivent depuis des siècles protéger leurs minorités non-musulmanes, non arabes ou non sunnites dans un océan arabe sunnite aujourd’hui fortement radicalisé par l’action des monarchies d’Arabie Séoudite et du Qatar. C’est ce qui a mené à la création de ce qu’on appelle « l’arc chiite » unissant Téhéran au régime syrien dominé par les Alaouites (minorité religieuse issue du chiisme, longtemps persécutée et vouée au génocide par les jurisconsultes wahhabites), au Hizballah libanais et au nouveau régime irakien, dominé par les chiites et issu de l’imprudente occupation américaine du pays.

A cette alliance « est-ouest » des minorités, l’Arabie s’efforce d’opposer un « axe sunnite » nord-sud qui l’unirait à une Turquie militairement puissante, membre de l’OTAN mais rejetée par l’Europe et gouvernée par un parti islamiste. Cet axe suppose la mise sous tutelle d’une Jordanie faible mais où la composante politique salafiste est importante et surtout la domination de la Syrie par les extrémistes sunnites et les djihadistes que les services spéciaux séoudiens du Prince Bandar ne se cachent même plus de soutenir, financer et armer.

Il y là un foyer d’antagonismes irréconciliables tant que les régimes de l’Iran appuyé sur la Russie et surtout de l’Arabie appuyée sur les Etats-Unis continueront de vouloir fonder leur légitimité sur la seule religion dans ses versions les plus fondamentalistes.

 

 

27/01/2014 - Sud Ouest - Candidats français au djihad en Syrie

 

1.  Manuel Valls indiquait récemment que "le recrutement se faisait le plus souvent sur Internet". Comment procèdent-ils ? Via les réseaux sociaux et Facebook notamment ?

 

Il n’y a pas à proprement parler de « recrutement ». C'est-à-dire qu’il n’y a pas - ou du moins pas encore - des agents recruteurs tapis sur le net qui s’efforceraient d’attirer à eux des volontaires. On a affaire à des jeunes qui s’autoradicalisent sur les sites salafistes et cèdent à la tentation de l’engagement armé et de l’aventure sur le terrain en consultant les sites des rebelles djihadistes ou de leurs sponsors d’Arabie Séoudite ou du Qatar.

 

2. Un parent des deux adolescents disait qu'il n'avait rien vu venir. Y a-t-il des éléments qui puissent alerter ? Comment les jeunes sont-ils sélectionnés ?

 

Personne ne veut en général « voir » la dérive de ses propres enfants vers la transgression sociale, la drogue, la criminalité ou la violence politique. C’est humain. Encore une fois, ces jeunes ne sont pas « sélectionnés » par qui que ce soit. Le phénomène touche essentiellement des jeunes en perte de repères sociaux, souvent privés d’autorité ou de modèle parental, qui ont une vision assez dévalorisée d’eux-mêmes et recherchent par leur engagement à se faire valoir à leurs yeux et aux yeux des autres. Avant de passer à l’acte, leur dérive se traduit en général par l’isolement, l’obnubilation pour certains sites internet, le désintérêt social, la fréquentation exclusive de quelques relations engagées dans des processus de radicalisation. Autant de signaux, parfois faibles, auxquels il convient d’être attentif.

 

3. Une fois rentrés, que va-t-il se passer maintenant pour ces deux jeunes adolescents toulousains ?

 

L’apport militaire de ces jeunes d’Occident à la rébellion armée en Syrie est pratiquement nul. Sans expérience militaire, ignorants du terrain et des mœurs locales, ils servent au mieux de chair à canon. Leur utilité, comme celle de tous les volontaires étrangers qui s’engagent aux côtés des djihadistes de Syrie est de fournir aux parrains de la rébellion islamique - essentiellement l’Arabie et le Qatar - la garantie qu’il ne pourra y avoir un règlement « syro-syrien » du conflit civil.

Pour les jeunes qui reviendront du terrain, qu’ils aient combattu ou pas, ils rentreront comme les « Arabes afghans » avec l’aura du « moudjahid », de celui qui s’est engagé et a combattu pour une cause et ne manqueront pas de se faire valoir dans leur milieu. C’est d’autant plus inquiétant que, sur le plan légal, il n’existe guère de disposition dans le droit français permettant de contrôler ou réprimer leur action.

 

3. Y a-t-il des régions plus concernées ? (Je pense notamment à la région toulousaine)

 

Le problème existe un peu partout dans les zones, cités et quartiers où des jeunes musulmans, de souche ou convertis, sont en déshérence d’autorité et de reconnaissance sociale. Mais, paradoxalement, c’est là où les phénomènes de bande et de banditisme sont les moins développés que le problème est le plus préoccupant. La bande organisé, le gang criminel, constitue une forme d’encadrement social par défaut qui prévient souvent la dérive individuelle vers la violence politique salafiste. Ainsi on trouve moins de volontaires des brigades internationales salafistes dans les zones identifiées de criminalité (certains quartiers de Marseille ou des banlieues parisiennes) que dans des cités de province moins organisées sur le plan criminel (Toulouse, Strasbourg, Nord-Pas de Calais par exemple).

 

4. Pourquoi le phénomène s'accentue ? Notamment en Syrie ?

 

Il n’est pas évident que le phénomène s’accentue. Mais il est certain qu’on en parle plus. Il faudrait pour le mesurer objectivement disposer de chiffres exacts difficiles à rassembler. Les observateurs les plus sérieux évaluent le nombre de jeunes français ou résidents partis en direction de la Syrie à environ 250 en 2 ans et demi. C’est évidemment préoccupant mais, rapporté à la population de jeunes musulmans de 15 à 25 ans en France, cela représente un ou deux individus sur 10000.

 

 

27/01/2014 - La Dépêche - Jeunes volontaires pour le djihad en Syrie

 

1) Quitter l'école à l'âge de 15 ans pour aller faire la guerre en Syrie, est-ce désormais un fait banal dans notre société ?

 

Il ne faut ni exagérer le phénomène ni alimenter les fantasmes. Les évaluations les plus sérieuses situent le nombre de jeunes français ou résidents qui ont rejoint la rébellion syrienne à environ 250 en 2 ans et demi. Rapporté à la population concernée de jeunes musulmans ou convertis en France cela représente environ un individu sur 5000. Quant à ceux qui sont partis à l’âge de 15 ans, ils se comptent sur les doigts d’une seule main. C’est évidemment très préoccupant, mais ce n’est pas banal.

 

2) Comment ces mineurs sont-ils approchés dans les cités ou quartiers sensible, par qui et pourquoi si loin des zones de combat du moyen-orient ?

 

Ces jeunes ne sont pas « approchés » par qui que ce soit. Il n’y a pas à proprement parler de « recrutement ». On a affaire à des jeunes en perte de repères, d’estime de soi, d’encadrement parental ou social qui s’autoradicalisent sur les sites salafistes, cèdent à la tentation de l’engagement armé et pensent se valoriser dans l’aventure sur le terrain en consultant les sites des rebelles djihadistes ou de leurs sponsors d’Arabie Séoudite ou du Qatar. Ils se rendent d’eux-mêmes sur le terrain par leur propres moyens.

L’apport militaire de ces jeunes d’Occident à la rébellion armée en Syrie est pratiquement nul. Sans expérience militaire, ignorants du terrain et des mœurs locales, ils servent au mieux de chair à canon. Leur utilité, comme celle de tous les volontaires étrangers qui s’engagent aux côtés des djihadistes de Syrie est de fournir aux parrains de la rébellion islamiste - essentiellement l’Arabie et le Qatar - la garantie qu’il ne pourra y avoir un règlement politique « syro-syrien » du conflit civil.

 

3) Comment de jeunes mineurs peuvent-ils rejoindre la Turquie, avec quel argent, par quels moyens, quel parcours sur place avant de rejoindre la Syrie et les combattants djihadistes ?

 

Se rendre en Turquie depuis la France est assez facile et peu coûteux. Sur le plan administratif, une simple carte d’identité suffit. Il existe des lignes régulières d’autocar ou d’avion à bas coût entre Paris et Istamboul puis des bus très bon marché pour traverser la Turquie jusqu’aux villes proche de la frontière syrienne où on peut être pris en charge par les groupes djihadistes syriens qui y bénéficient de certaines facilités octroyées par le parti islamiste au pouvoir à Ankara.

 

4) Quel rôle ont pu jouer les services de renseignement turcs dans le cas des jeunes toulousains ?

 

Aucun Occidental, fût-il musulman et d’origine arabe, ne passe inaperçu dans le sud de la Turquie. Compte tenu de l’évolution de la situation en Syrie, les services de sécurité turcs - qui ne sont pas toujours en phase avec l’activisme séoudien et qatari auprès des djihadistes de Syrie - n’ont pas intérêt à dévoiler de façon trop voyante par la communauté internationale le soutien logistique que le parti islamiste turc leur impose de fournir à la rébellion salafiste. Renvoyer chez eux quelques « égarés » en provenance d’occident est plutôt favorable à leur image.

 

 

23/01/2014 - TV5 Monde - Influences croisées des sunnites et chiites au Moyen Orient

 

Peut-on parler de "guerres d'influence" qui se jouent entre l'Iran et l'Arabie saoudite et  qui se jouent sur trois fronts différents : Liban, Irak, Syrie ?

 

Ce ne sont pas seulement à des guerres d’influence mais à des guerres tout court que se livrent par acteurs locaux interposés l’Iran enfermé dans son complexe obsidional et l’Arabie dont la famille régnante redoute la mise en cause de sa légitimité politique fondée sur l’interprétation la plus extrémiste de l’Islam sunnite. L’ensemble Irak-Syrie-Liban - qui constitue ce qu’on appelle le Croissant fertile - est l’un des fronts de ces « guerres » sans fin qui se déroulent aussi partout où la famille Séoud se sent contestée soit par des évolutions démocratiques et laïques, soit par l’influence du chiisme ou des minorités dissidentes de l’Islam : au Bahreïn, au Yémen, au Pakistan.

 

Est-ce un bras de fer plus stratégique que confessionnel entre le croissant chiite et l'axe sunnite (à définir) ?

 

Il est exact que, dans cette confrontation, les considérations religieuses servent d’abord de prétexte, de paravent et de justificatif à chacune des parties pour défendre et promouvoir des intérêts surtout nationaux. L’Iran - qui se sent encerclé par des pays musulmans sunnites alliés politiquement et militairement aux Etats-Unis et aux Occidentaux tente de se désenclaver par une alliance avec la Russie d’une part et, d’autre part, avec les régimes et groupes politiques de la région dominant des pays qui doivent depuis des siècles protéger leurs minorités non-musulmanes, non arabes ou non sunnites dans un océan arabe sunnite qui s’est de plus maintenant fortement radicalisé par l’action des monarchies d’Arabie Séoudite et du Qatar. C’est ce qui a mené à la création de ce qu’on appelle « l’arc chiite » unissant Téhéran au régime syrien dominé par les Alaouites (minorité religieuse issue du chiisme, longtemps persécuté et vouée au génocide par les jurisconsultes wahhabites), au Hizballah libanais et au nouveau régime irakien, dominé par les chiites et issu de l’imprudente occupation américaine du pays.

A cette alliance « est-ouest » des minorités, l’Arabie s’efforce d’opposer un « axe sunnite » nord-sud qui l’unirait à une Turquie militairement puissante, membre de l’OTAN mais rejetée par l’Europe et gouvernée par un parti islamique. Cet axe suppose la mise sous tutelle d’une Jordanie faible mais où la composante politique salafiste est importante et surtout la domination de la Syrie par les extrémistes sunnites et les djihadistes que les services spéciaux séoudiens ne se cachent même plus de soutenir, financer et armer.

Il y là un foyer d’antagonismes irréconciliables tant que les régimes de l’Iran et surtout de l’Arabie continueront de vouloir fonder leur légitimité sur la seule religion dans ses versions les plus fondamentalistes.

 

Que craint tant l'Arabie saoudite pour se battre sur plusieurs fronts afin d'assurer son poids géopolitique ?

 

Ce n’est pas le poids géopolitique de l’Arabie que joue le régime séoudien. Elle n’en a pas. C’est la survie politique de la famille régnante qui est en jeu. On sait trop peu en Occident que la famille Séoud s’est emparée par la force des Lieux Saints de l’Islam en 1926 et en a usurpé la garde aux dépens des Hashémites (famille descendant du Prophète et dont le dernier descendant est le roi de Jordanie). Pour légitimer cette usurpation, les Séoud se sont appuyés sur les tenants de l’interprétation la plus rigoriste et la plus fondamentaliste de l’Islam de façon à ne pas être victime de surenchères. Ensuite, ils ont obtenu en 1945 par le traité du Quincy (conclu pour 60 ans et renouvelé pour une même durée en 2005 par l’administration Bush) la protection militaire permanente de l’armée américaine en échange de la concession du monopole de l’exploitation des hydrocarbures par les Etats-Unis et de l’acceptation indéfinie du paiement du pétrole en dollars. Enfin, à partir des années 80, l’Arabie s’est efforcée, grâce à ses pétrodollars, de s’assurer le contrôle de l’Islam mondial, y compris dans les pays d’émigration, par le financement des mosquées, des écoles islamiques, de la nomination des Imams, et de répandre le plus largement possible sa vision la plus réactionnaire de l’Islam sunnite supposée la mettre à l’abri de toute contestation.

Cette stratégie est aujourd’hui battue en brèche par les aspirations démocratiques du monde arabe et musulman, même si elles peinent à se concrétiser, ainsi que par le retour difficile mais obstiné de l’Iran sur la scène régionale et internationale. Face à ces menaces, la famille Séoud réagit avec le seul véritable moyen dont elle dispose, l’argent, en finançant partout où elle le peut les régimes islamiques les plus réactionnaires et les contestataires salafistes et djihadistes les plus déterminés.

 

Un vainqueur se dessine-t-il ?

 

L’Arabie et ses voisins de pétromonarchies sunnites, en particulier le Qatar, disposent de moyens financiers énormes qui leur permettent de faire et défaire les régimes des pays arabes et musulmans sunnites. De son côté, l’Iran dispose d’une population nombreuse, entreprenante et nationaliste, d’un potentiel de développement considérable, d’une incontestable supériorité militaire, d’une longue tradition impériale et de la volonté affirmée de briser l’encerclement dont il se sent victime en recherchant des alliances extérieures et en négociant des accommodements avec la communauté internationale.

 

Quel rôle tiennent les puissances satellites (Russie, Etats-Unis, Europe/France) dans cette guerre d'influence ?

 

L’équilibre régional entre les deux sera essentiellement fonction de l’attitude des grands acteurs internationaux. Jusqu’à maintenant l’Iran pouvait compter sur la Russie et l’Arabie sur les Etats-Unis. L’Europe, trop divisée, peu fiable et manquant de moyens n’a guère de poids. Quant à la France, sa politique extérieure - soutenant ici ce qu’elle combat ailleurs, brûlant aujourd’hui ce qu’elle adorait hier - est jugée peu lisible et peu « diplomatique » par la plupart des acteurs régionaux.

En définitive, là comme ailleurs, ce sont les Etats-Unis qui auront le dernier mot. Ils ont donné ces derniers mois des signaux de désengagement de la région, de distance par rapport à l’Arabie et de rapprochement avec l’Iran qui doivent sûrement beaucoup inquiéter les Séoud et peut être les pousser à la faute d’un soutien trop évident à la violence djihadiste.

 

 

21/01/2014 - Atlantico - Négociations de Genève sur la Syrie

 

Le lundi 20 janvier 2014, l'ONU a annoncé que l'Iran ne fera pas partie de Genève 2. Une annonce attendue par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis qui voyaient d'un mauvais œil que l'allié de Bachar al-Assad soit convié à la table des négociations. La Russie, elle, estime que l'Iran est un acteur majeur. Alors, quel aurait été le poids de l'Iran dans ces négociations ? Comment l'Iran aurait-il pu déboucher sur une résolution de la crise syrienne ?

 

En premier lieu et compte tenu de l’étendue des pertes humaines et des dévastations produites par ce conflit, il ne faut pas espérer qu’il pourra se résoudre par un seul round de négociations. En second lieu, il apparaît aujourd’hui clairement que le conflit syrien a largement débordé le cadre d’une contestation civile interne, qu’il s’est internationalisé et qu’il est devenu l’abcès de fixation de la confrontation qui oppose depuis 1979 les deux théocraties islamiques de la région : l’Iran chiite et l’Arabie wahhabite.

L’un et l’autre interviennent directement dans la confrontation en fournissant assistance militaire, financière et politique aux parties antagonistes. On ne peut envisager une (encore très hypothétique) solution au conflit en admettant l’un et pas l’autre à la table des négociations. De même qu’il est absurde de vouloir initier une négociation en posant comme préalable incontournable que l’une des deux parties - en l’occurrence l’actuel pouvoir syrien - ne doit pas pouvoir se rendre à la table des négociateurs ou devrait s’engager à ne défendre et faire valoir aucune de ses positions.

Et, pour savoir dans quelle mesure l’Iran, partie agissante au conflit, peut ou non contribuer à sa résolution, il faudrait commencer par savoir ce que veut Téhéran et l’amener à le dire publiquement. Quitte à en tirer les conséquences. Apparemment, on n’en prend pas le chemin.

 

Et maintenant que l'Iran n'est plus le bienvenu à Genève 2, comment peut-il influencer le dénouement (ou pas) de la crise ?

 

L’Iran possède une capacité de nuisance par rapport à tout accord qu’il considérerait comme nuisible à ses intérêts. En garantissant son soutien militaire et financier au régime syrien, soit directement soit par le Hizballah libanais ou le régime irakien largement dominé par les chiites, Téhéran est en mesure d’inciter Bashar el-Assad et ses représentants à se montrer intraitables à la table des négociations et à repousser les échéances politiques de plusieurs mois en vue de négocier en meilleure position puisque les forces du régime semblent regagner du terrain et d’importantes positions stratégiques face à une opposition politique inconsistante et une opposition armée hétéroclite, fragmentée et divisée contre elle-même.

 

Avec cette exclusion de l'Iran ne faut-il pas voir une alliance chiite avec le régime syrien qui va se renforcer ? Comment une alliance forte pourrait-elle se concrétiser dans la guerre en Syrie ? Avec quels impacts politiques ou géopolitiques pour la région ?

 

L’alliance stratégique syro-iranienne existe depuis plus de 30 ans et elle est forte. Elle est l’alliance de deux régimes de la région dominant des pays qui doivent depuis des siècles protéger leurs minorités non-musulmanes, non arabes ou non sunnites dans un océan arabe sunnite qui s’est de plus maintenant fortement radicalisé par l’action des monarchies d’Arabie Séoudite et du Qatar. Cette alliance s’appuie également sur le Hizballah libanais et sur le nouveau régime irakien issu de l’imprudente occupation américaine du pays. Il s’est ainsi constitué de Téhéran à Beyrouth ce qu’il est convenu d’appeler un « arc chiite » qui s’oppose à « l’axe sunnite » que l’Arabie voudrait mettre en place en direction de la Turquie rejetée par l’Europe via le Royaume de Jordanie et une Syrie dominée par les djihadistes plus ou moins contrôlés par ses services. Il y là un foyer d’antagonismes irréconciliables tant que les régimes de l’Iran et surtout de l’Arabie continueront de vouloir fonder leur légitimité sur la seule religion dans ses versions les plus fondamentalistes.

 

Eloigner l'Iran n'est-ce donc pas condamner Genève 2 d'avance ? Quelle(s) solution(s) viable(s) proposerez-vous pour assurer une résolution de la crise syrienne sans que ni les rebelles ni l'Iran ne se sentent lésés ?

 

Genève 2 paraît déjà assez mal engagée du fait des exigences préalables radicales de certaines parties à la négociation, des divisions de l’opposition politique syrienne qui - de toute façon - n’a aucune autorité sur les composantes militaires les plus actives de la rébellion bien décidées à refuser toute forme d’accommodement.

Cela dit, c’est bien l’objectif de toute négociation de tenter de concilier des positions apparemment irréconciliables. Mais le pronostic de la crise syrienne reste très sombre. Il est légitime de demander à l’Iran de cesser d’intervenir dans le conflit. Encore faudrait-il que d’autres puissances extérieures cessent aussi d’en alimenter la violence et de rendre la crise insoluble. En particulier l’Arabie qui ne se cache même plus d’entretenir et armer les groupes djihadistes, le parti islamiste turc qui leur offre asile et facilités, certains pays occidentaux qui fournissent assistance logistique et de formation sans trop savoir à qui elle est destinée.

Se pose enfin et peut être surtout, la présence sur place de nombreux volontaires étrangers dont la présence n’a pas toujours une grande valeur militaire, mais qui constituent pour l’Arabie et les pétromonarchies sunnites du Golfe l’assurance qu’il ne pourra y avoir de solution négociée « syro-syrienne » de la crise, ni de transition du pouvoir vers un régime plus démocratique, équilibré et respectueux des minorités, que la monarchie séoudienne considérerait, là comme ailleurs, comme un danger pour sa propre stabilité et à un obstacle à son projet d’endiguement de l’Iran.

 

 

10/01/2014 - Atlantico - Groupes djihadistes en Syrie

 

Le groupe djihadiste Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) à l'origine de la prise de Fallouja s'est illustré ces derniers jours en Syrie aux côtés des rebelles. Seulement, les deux alliés sont entrés dans une guerre fratricide qui pourrait profiter à Bachar el-Assad.

 

La rébellion militaire en Syrie s’articule aujourd’hui autour de très nombreux pôles d’importance très inégale. L’Armée Syrienne Libre (ASL), constituée d’officiers et de troupes de l’armée régulières entrés en dissidence en 2011, a éclaté en une dizaine de groupes plus ou moins rivaux qui se disputent des lambeaux de pouvoir et de territoire dans les zones dites libérées. Les officiers de cette armée jugés trop tièdes à l’égard de l’islamisme politique ont été écartés du terrain par le parti islamiste turc AKP qui a organisé les bases arrières de l’ASL en territoire turc. Dans le même temps, les éléments kurdes de cette rébellion ont pris leur distances à l’égard des rebelles en vue d’organiser l’autonomie des territoires qu’ils contrôlent.

Toutes ces divisions ont profondément affaibli la composante militaire nationale de la révolution syrienne au profit des nombreux groupes islamistes et djihadistes rapidement apparus dès la fin 2011 en « surfant » sur les oppositions communautaires traditionnelles en Syrie et, en particulier sur la rancœur de la majorité musulmane sunnite contre la minorité alaouite (branche du chiisme) au pouvoir dans le pays depuis 1970. On compte aujourd’hui une bonne centaine de ces groupes islamistes dont certains ne comptent que quelques membres à l’échelon villageois. De fait, la rébellion armée islamiste est dominée par deux groupes principaux : Jabhat el-Nosra (le Front de la victoire) qui s’est constitué en territoire syrien, et l’EIIL (Etat islamique de l’Irak et du Levant) qui s’est constitué en Irak pendant l’occupation américaine du pays. L’un et l’autre se réclament du djihadisme le plus violent et se revendiquent du drapeau symbolique d’Al-Qaïda.

 

Mardi 7 janvier dernier, le groupe Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) a déclaré vouloir "anéantir" les rebelles syriens suite aux affrontements fratricides survenus depuis le 3 janvier en Syrie. De leur côté, les rebelles syriens (quels sont ces rebelles : Al-Nosra seulement ?) accusent EIIL de salir la révolution par des actes qu'ils ne cautionnent pas (enlèvements, décapitations). EIIL est-il plus violent que les rebelles syriens (des exemples) ? Dans quelle(s) mesure(s) cette guerre fratricide entre EIIL et les rebelles syriens profite-elle à Bachar el-Assad ?

 

Depuis plus d’un an déjà les zones de Syrie entrées en dissidence sont le théâtre d’affrontements réguliers et de plus en plus violents entre les différents groupes qui constituent la rébellion : éléments disparates de l’ASL, groupes islamistes rivaux, milices locales, groupes armés kurdes, etc. Ces affrontements ont pour objectif le contrôle du territoire, la maîtrise des zones d’extraction de pétrole et des oléoducs, le monopole de la levée « d’impôts révolutionnaires », le contrôle (et la levée de taxes…) sur les produits de première nécessité dans un sens et sur l’exportation des marchandises pillées dans l’autre.

L’EIIL n’est ni plus - ni, surtout, moins - violent que les autres groupes djihadistes en Syrie. Il bénéficie cependant d’une plus grande expérience du combat, acquise dans les affrontements inter-irakiens, que les groupes syriens ainsi que de la profondeur stratégique que lui procure son contrôle des provinces ouest de l’Irak frontalières de la Syrie.

Les divisions de l’opposition armée entre toutes ces différentes composantes profitent évidemment aux forces du régime qui reconquièrent peu à peu des positions stratégiques importantes. Cependant, l’issue de cette confrontation reste très incertaine tant les forces rebelles bénéficient d’appuis extérieurs importants en provenance de la péninsule arabique, de Turquie et - mais de moins en moins - de certains pays occidentaux.

 

EIIL a des ambitions plus larges que celle des rebelles syriens. En effet, le leader d'EIIL entend établir un califat englobant l'Irak, la Syrie et le Liban alors que les rebelles syriens cherchent à faire chuter Bachar el-Assad et à prendre en main leur pays. Alors au fond, cette guerre fratricide n'est-elle pas une guerre pour l'hégémonie islamiste en Syrie ? Si oui, EIIL a-t-il les moyens de gagner cette guerre hégémonique islamiste ?

 

Il ne faut pas trop se fier à la rhétorique des djihadistes syriens qui est, là comme ailleurs, largement incantatoire et à usage de propagande. En particulier la restauration du Califat. Les deux principaux mouvements djihadistes de Syrie sont des instruments de l’action extérieure de l’Arabie Séoudite qui entend bien s’en servir pour briser l’axe chiite qui unit en une continuité territoriale l’Iran, le régime irakien, le régime syrien et le Hizballah libanais pour lui substituer un axe sunnite qui unirait l’Arabie wahhabite à la Turquie sous emprise islamiste à travers la Jordanie et la Syrie. Le Chef des services spéciaux séoudiens, le Prince Bandar ben Sultan, qui avait auparavant été longtemps ambassadeur à Washington, a ouvertement reconnu à l’été 2012 que ses services étaient à l’origine de la création et de l’entretien de Jabhat el-Nosra, mouvement devenu d’ailleurs bénéficiaire d’une surenchère entre l’Arabie et le Qatar jusqu’en juin dernier. Et l’Arabie ne s’est jamais cachée de soutenir activement et d’orienter la subversion djihadiste irakienne (dont l’EIIL) contre le gouvernement irakien à dominante chiite.

 

El-Assad comme EIIL ont pour ennemi commun les rebelles syriens. Est-ce à dire que le président syrien et EIIL pourraient unir leur force pour mettre à mal la révolution ? Al-Assad serait-il prêt à s'unir avec des sunnites et EIIL à des chiites ? Et s'ils parvenaient à leurs fins, n'assisterons-nous à nouveau à un conflit en Syrie mais cette fois-ci entre el-Assad et EIIL ?

 

Ces hypothèses sont un peu trop « cartésiennes »…. Le régime syrien exploitera sans aucun doute tous les éléments de division possibles contre ses adversaires et n’hésitera à pas à les faire passer pour « infréquentables » aux yeux d’une opinion publique internationale qui commence à sérieusement s’interroger sur les implications du conflit.

En ce sens, les divisions de l’opposition armée et la domination de l’opposition par des organisations considérées comme terroristes le servent. Mais il n’existe pas de jeux d’alliances possibles entre les extrémistes sunnites et les minorités non musulmanes ou non sunnites du pays.

En tout état de cause, l’entrée en scène de ce conflit par l’EIIL, d’essence irakienne, et par les nombreux volontaires étrangers du djihad (environ 11000, majoritairement en provenance des pétromonarchies, de Libye, du Caucase et d’Europe) constituent pour la monarchie séoudienne la garantie qu’il ne pourra y avoir de solution « syro-syrienne » négociée de la crise, même sous patronage des grandes puissances. Tous ces éléments étrangers, même s’ils ne peuvent emporter la décision sur le terrain, seront en mesure de faire échouer toute évolution politique qui ne serait pas conforme aux souhaits de la famille Séoud. C’est bien pourquoi l’EIIL s’emploie à affaiblir autant qu’il le peut les groupes purement syriens, même s’ils sont autant islamiste que lui.

 

On a entendu dire qu'EIIL serait téléguidé de l'extérieur. Info ou intox ? Si info, par qui ?

 

Il n’existe nulle part de subversion armée d’envergure sans un support extérieur fourni par un État. En ce qui concerne l’EIIL, tout comme Jabhat el-Nosra, le soutien séoudien est logique, avéré et documenté. Et qui paye, commande………..