28/12/2013 - Atlantico - Arabie Saoudite

 

En se rendant en Arabie Saoudite, le Président Hollande souhaite marquer un rapprochement avec l'une des puissances les plus influentes du Proche-Orient. Ne peut-on pas trouver cet soutien a un état théocratique paradoxal quand on sait que l'Elysée a condamné à plusieurs reprises des régimes jugés "anti-démocratiques" comme la Russie ou la Syrie ?

 

Il me paraît difficile de parler de « rapprochement » avec un pays dont nous ne nous sommes pas éloignés, surtout ces dernières années, et dont nous partageons la plupart des positions et initiatives internationales. Si l’Arabie est aujourd’hui considérée comme « l’une des puissances les plus influentes du Proche Orient » c’est essentiellement par défaut et parce que les vrais puissances de la région connaissent des périodes de troubles intenses. La Libye, l’Irak, le Soudan, le Yémen et la Syrie ont sombré dans la confusion. L’Egypte, la Tunisie et l’Algérie peinent à sortir de leurs crises respectives et ont suffisamment à faire avec leurs problèmes intérieurs.

Débarrassée des ténors, certes peu vertueux, du monde arabe, l’Arabie n’a eu aucun mal grâce à ses pétrodollars à s’assurer le contrôle de la Ligue Arabe et à en faire un instrument de pression au service de ses propres objectifs sur les Occidentaux et l’ONU.

Je n’ai pas de commentaire à faire ni de jugement à porter sur la diplomatie française. Je suis cependant bien obligé d’observer qu’elle soutient ici ceux qu’elle combat ailleurs et qu’elle exige avec véhémence de certains ce qu’elle se refuse à demander à d’autres. Ce n’est pas très lisible et cela ne contribue pas à instaurer un climat de confiance avec des interlocuteurs qui ne peuvent manquer d’observer que nous brûlons un jour ce que nous adorions la veille.

La politique française vis-à-vis de l’Arabie a toujours été dominée par l’espérance - très souvent déçue - de la signature de très gros contrats d’armement, de fournitures (produits de luxe, agro-alimentaire) et d’équipement (BTP, TGV, etc.).

Une certaine forme de désengagement américain vis-à-vis de son protégé saoudien redonne sans doute quelque vigueur à ces espoirs. Le problème est de savoir si ces espoirs sont suffisamment consistants pour justifier que nous foulions aux pieds nos propres principes et nos valeurs.

 

Même si elle se manifeste timidement, est-il possible de faire un état des lieux de l'opposition politique à la famille Saoud ? Quel traitement lui est réserve actuellement ?

 

L’Arabie Saoudite est le seul pays au monde à être désignée sous le nom de sa famille régnante…. C’est dire à quel point ce pays est une propriété privée ne laissant aucune place à l’intérêt général.

Dans un pays dont les gouvernants réduits à une grande famille se réclament d’une légitimité « divine », refusent toute expression pluraliste, tout examen critique et concentrent tous les pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), il n’y a pas de place pour une opposition politique. On ne peut opposer les valeurs individualistes, séculières et matérialistes des Lumières à un régime qui se place sous la couverture de Dieu et à une caste de gouvernants qui bénéficie à titre familial sur simple demande, depuis le Traité du Quincy signé en 1945 et renouvelé jusqu’en 2065, de la protection de la plus puissante armée du monde.

La seule voie de contestation ne peut que passer par la violence et par le fait d’être « plus royaliste que le roi », c'est-à-dire plus fondamentaliste et plus intégriste que la famille régnante. Ce n’est pas un hasard si de nombreux cadres de la violence islamiste dans le monde sont issus de familles bourgeoises - souvent immigrées du Yémen ou du Levant - qui font tourner la machine économique d’Arabie sans avoir le droit de dire leur mot en politique. Le premier objectif désigné d’Al-Qaïda dans son texte fondateur de 1998 était la famille Saoud et, par voie de conséquence, son protecteur américain.

 

La question de la conduite des femmes est un sujet qui revient fréquemment sur le devant de la scène, des militantes saoudiennes ayant appelé à une nouvelle manifestation ce samedi. Peut-on imaginer sérieusement que des avancées soient obtenues en la matière ?

 

C’est une question en apparence un peu « folklorique » mais très symbolique de l’exaspération d’une part de la société saoudienne qui a accès à la richesse et à la modernité mais ne peut en profiter du fait des contraintes politiques, morales et sociales imposées par la famille au pouvoir pour préserver sa légitimité religieuse d’ailleurs incertaine. En effet la famille Saoud a usurpé en 1926 par la violence armée la garde des lieux saints de l’Islam confiée au 7ème siècle par Mahomet à la branche Hachémite de sa famille.

Les Saoud feront peut-être quelques concessions de forme à des revendications qu’ils considèrent comme marginales s’ils estiment que cela préserve l’essentiel. Mais, comme ils l’ont toujours fait, ils se battront, au besoin par la plus extrême violence, contre toute dérive qui écornerait même de façon minime leur pouvoir familial.

 

Plus largement, la famille Saoud conserve t-elle toujours un pouvoir aussi important sur le plan politique et économique ? 

 

La « famille » dispose encore de tous les pouvoirs sur le territoire de l’Arabie. Mais elle a un double problème intérieur et extérieur.

D’abord elle est divisée politiquement entre ses différentes branches. Les uns comme l’actuel roi Abdallah estiment que la survie à long terme de leur régime passe par plus d’ouverture et de modernité tant sur le plan intérieur qu’international. Mais ils sont minoritaires et leur chef de file qu’est le monarque en titre est vieux et fatigué. D’autres, comme les fils du Prince Sultan - et en particulier Bandar ben Sultan, ancien Ambassadeur à Washington et chef des services spéciaux - restent crispés sur le principe d’un pouvoir absolu de leur famille adossée au protecteur américain.

D’autre part, l’Arabie est soumise au double défi d’une contestation arabe généralisée des pouvoirs autoritaires d’un côté et, de l’autre côté, d’une montée en puissance d’un Iran qui sort progressivement de ses « années de plomb », reprend sa place comme grande puissance régionale et conteste aussi la légitimité religieuse de la famille.

Face à cette double menace, l’Arabie réagit de façon opportuniste mais pas très cohérente qui démontre son désarroi. Par peur d’être dépassée dans le monde musulman sunnite, elle soutient maintenant des régimes autoritaires et répressifs après avoir souvent contribué à leur chute comme en Egypte. En revanche, face à l’Iran et à ses alliés chiites comme en Irak, en Syrie ou au Liban, elle soutient ouvertement la subversion djihadiste ou intervient directement avec son armée pour mater des mouvements de contestation comme au Bahraïn.

Les évolutions régionales récentes ont propulsé l’Arabie des Saoud sur le devant de la scène internationale. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour une famille dont le pouvoir gagnait à demeurer caché.

 

 

20/11/2013 - Atlantico - Négociations sur le nucléaire iranien

 

Les négociations de Genève sur le programme nucléaire iranien ont repris hier (aujourd'hui) dans un climat de défiance après l'échec d'un premier accord au début de novembre. Les échanges s'y conduiront entre Téhéran et les pays du Groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne Russie et Chine). Parmi tous ces acteurs, lesquels sont en première ligne actuellement dans les négociations ? (J'imagine que l'Allemagne n'est pas aussi en pointe que Washington dans cette affaire)

 

Ce sont évidemment les Etats-Unis qui auront un rôle déterminant et c’est d’ailleurs avec eux que les Iraniens veulent dialoguer en priorité compte tenu de leur puissance. Mais il ne faut pas du tout mésestimer le rôle de l’Allemagne qui a toujours conservé de façon discrète mais efficace - principalement via ses services de renseignement - des liens exploitables avec le personnel politique et le monde économique iranien. De surcroît, l’Allemagne au sein de l’ensemble européen a tout intérêt à ménager son partenaire russe, principal fournisseur d’énergie et client intéressant de l’industrie allemande. On se trouve donc dans une configuration où la Russie et la Chine joueront la carte d’une entente avec l’Iran, où l’Allemagne s’efforcera de jouer discrètement les intercesseurs, où le Royaume Uni suivra les Etats-Unis, où les diplomates américains joueront une partition difficile, tiraillés entre différents groupes de pression intérieurs et extérieurs. Quant à la France, son intransigeance lui servira au mieux à servir de prétexte à un refus américain si l’administration Obama ne donne pas suite à l’ouverture en cours et, au pire, l’isolera sur la scène internationale en lui fermant pour longtemps les portes de tout rôle politique et économique en Iran et chez les vassaux de Téhéran en Irak, en Syrie et au Liban.

 

La diplomatie américaine a fait preuve d'une certaine ouverture à l'égard du régime des Mollahs ces derniers temps. Quelles en sont les motivations ?

 

Les différents centres de décision, lobbys et think tanks américains se déchirent déjà depuis plusieurs années sur la position à adopter vis-à-vis des dossiers du Moyen Orient. Convient-il, comme l’a fait pendant huit ans l’administration Bush de continuer à entretenir une relation privilégiée avec les théocraties pétrolières sunnites (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, Emirats) qui rapporte aux Etats-Unis en terme de pétrole et d’exportation de la dette mais coûte cher en termes de sécurité et de stabilité régionale ? Ou bien convient-il de rééquilibrer la position internationale US en pratiquant une politique d’ouverture en direction de l’Iran qui demeure - qu’on le veuille ou non - la principale puissance régionale en termes de population, de niveau éducatif et de potentiel économique ? Autant que j’en sache, la question n’est pas tranchée, en particulier entre la Maison Blanche, plutôt favorable à des formules d’ouverture, et le Département d’Etat (Affaires Etrangères) qui reste crispé sur une attitude d’intransigeance favorable aux pétromonarques wahhabites.

 

Le premier ministre Israëlien, Benyamin Netanyahu, est arrivé hier en Russie en espérant faire évoluer M. Poutine sur la question nucléaire. Peut-on imaginer que Moscou se retourne diplomatiquement dans cette affaire ?

 

La Russie qui retrouve ses ambitions régionales et a besoin de l’Iran dans plusieurs domaines stratégiques (en particulier celui du terrorisme islamique sunnite) n’a aucune raison de « faire des cadeaux » à Benyamin Netanyahou et aux faucons israéliens. C’est d’autant plus vrai qu’en Israël même, l’intransigeance de Netanyahou est loin de faire l’unanimité. De nombreux responsables politiques israéliens, mais aussi les membres de l’état-major et des services s’interrogent sur la faisabilité, l’opportunité et l’efficacité de frappes contre l’Iran ainsi que sur les conséquences à long terme du renforcement de l’intégrisme sunnite aux frontières d’Israël. Jusqu’en 1979, l’Iran était le meilleur allié régional d’Israël parce que les deux pays partagent le même problème de survie dans un milieu islamique sunnite hostile et résolu à leur perte. Cette configuration n’est pas envisageable actuellement mais c’est une donnée qui peut redevenir d’actualité à long terme si les Etats-Unis parviennent à parrainer et garantir un système de confiance et de sécurité régionale. Ce n’est évidemment pas en claquant la porte au nez de l’Iran qu’on y parviendra.

 

La France a fait preuve d'une certaine fermeté face au pouvoir iranien dans les dernières négociations. Le Quai d'Orsay va t-il rester sur une même position d'intransigeance dans les futures tractations ?

 

C’est au Quai d’Orsay qu’il faut poser la question ! Cela dit, il me semble que la France a « brûlé ses vaisseaux » dans cette affaire et s’est privée de toute marge de manœuvre par son intransigeance durement affichée dans cette affaire comme dans l’affaire syrienne. Aux yeux des Iraniens, elle est d’autant plus disqualifiée qu’ils considèrent que Paris n’a pas les moyens de son intransigeance. Le seul atout qui lui reste est négatif. Ce serait celui d’opposer son veto au Conseil de sécurité à toute formule d’apaisement ou d’allègement des sanctions contre l’Iran. Mais si de telles formules étaient proposées, cela voudrait dire qu’elles ont l’approbation américaine et cela amènerait la diplomatie française en opposition frontale avec la présidence US. Il n’est pas sûr que la France puisse se payer ce luxe. Refuser la guerre comme la Présidence française l’avait fait en 2003 avait du panache à défaut d’effet pratique. Refuser l’apaisement risque d’apparaître moins valorisant… et tout à fait contreproductif si les négociations débouchent sur une formule d’accord.

 

Hassan Rohani a tenté quant à lui de faire peser la Chine en sa faveur dans les négociations, appelant l'Empire du Milieu à "agir contre les demandes excessives de certains pays". Xi Xinping pourrait-il être tenté de se mêler d'une affaire géopolitique aussi épineuse ? Dans quels buts ?

 

Comme pour les affaires de Syrie et de Libye, la Chine ne souhaite pas que l’ONU - sous pression occidentale - se transforme en machine à décerner les bons et les mauvais points en matière de gouvernance et à entériner les choix de l’OTAN en matière d’options stratégiques des pays émergents dont elle fait partie. Je ne suis pas certain que la Chine ait des idées très arrêtées sur le nucléaire iranien, mais elle ne souhaite certainement pas laisser se développer des systèmes internationaux de sanctions contre les pays qui n’ont pas la chance de plaire à l’Occident. Elle risquerait d’en être la première victime. Les Iraniens le savent très bien et ne manquent certainement pas de développer cet argumentaire à Pékin.

 

 

12/11/2013 - Florent Barnades - Elections présidentielles algériennes

 

Les élections présidentielles approchent. Le pouvoir en place ne peut proposer une nouvelle candidature de Bouteflika qui rappelle les apparatchiks momifiés de la fin de l’URSS. Quelle candidature sera soutenue par le pouvoir et donc corollaire de cette question qui sont les dépositaires du pouvoir aujourd’hui ?

 

Les « apparatchiks momifiés » ne sont pas un obstacle à une désignation consensuelle par l’appareil du FLN au sein duquel les négociations vont bon train sur fond de confusion et d’incertitudes sur le partage de la rente. Tout cela se traduit d’abord par de l’attentisme, chacun espérant que les autres découvrent leur jeu. Les propositions conservatrices de l’ordre établi sont donc pour l’instant les plus dominantes : report des présidentielles, renouvellement de la candidature Bouteflika, appel aux « anciens » (Zeroual, Guennaïzia, etc.), émergence de candidatures farfelues ou exotiques.

Ce sont là autant de faux-fuyants qui ne visent qu’à amener la concurrence à découvrir son jeu pour mieux le contrer. C’est ainsi que ceux qui partent trop tôt, comme Ahmed Benbitour, concentrent sur eux les feux de leurs rivaux et s’épuisent vite.

Quant à savoir quels sont les détenteurs du pouvoir à Alger, cela relève du jeu de bonneteau….. Le pouvoir en Algérie résulte d’un jeu oligarchique complexe de rapports de puissance, d’alliances mouvantes, de clientélisme et de chausse-trappes entre le haut commandement militaire, les caciques du FLN et quelques entrepreneurs entreprenants.

Selon toute probabilité et en fonction des pratiques locales, le paysage ne s’éclaircira que quelques jours avant l’échéance sauf si l’une des parties, s’estimant lésée, joue la carte d’un désordre toujours facile à susciter en Algérie.

 

Il a été annoncé des découvertes très importantes d’hydrocarbures dans le sud du pays. Est-ce d’après vous une chance pour que la population exprime ses aspirations démocratiques ou une malédiction qui serrera l’étau de l’autocratie et entraînera des luttes de factions au sommet du pouvoir ?

 

Il ne faut pas exagérer l’importance de cette « découverte » qui ne représente que quelques semaines de consommation mondiale et qui va exiger pour son exploitation la mise en œuvre de techniques complexes et coûteuses. Je ne pense pas qu’il y ait là matière à changer substantiellement la donne hydrocarbures en Algérie ou la redistribution de la rente.

 

La DRS est-elle toujours un des centres du pouvoir ?

 

Absolument. En témoigne le récent remplacement des deux principaux chefs de service de la DRS (Tartag et Lallali) qui ne cachaient guère leur hostilité au clan Bouteflika et aux affairistes qui l’entourent ainsi qu’aux compromis politiques avec les islamistes. En particulier le remplacement de Tartag à la tête du contre espionnage (donc du contre-terrorisme) par le Général Abdelhamid « Ali » Bendaoud, ancien correspondant du DRS à Paris, est très significatif. Homme de consensus, diplomate, habitué des relations internationales, Bendaoud est supposé donner de la DRS une image acceptable par tous à l’intérieur comme à l’extérieur, loin de la rigueur et la brutalité affichées par Tartag, ainsi qu’à rassurer la nomenklatura des affaires. De fait, sa mission est de mettre la DRS à l’abri des contestations et préserver son pouvoir et ses acquis dans la phase troublée qui s’annonce.

 

Le chaos s’installe au frontières sud du pays du Mali jusqu’en Somalie. Les groupes politico-religio-crapuleux semble s’allier ou du moins s’unir pour maintenir l’instabilité. Est-ce une menace pour le pays ?

 

La situation dans le sud algérien n’a rien à voir avec celle du Nigéria et encore moins celle de Somalie même si un peu partout la subversion agite le même drapeau idéologique. Il s’agit dans tous les cas d’un paravent. Sur les bordures sahéliennes s’entrecroisent deux types de violence. L’une se rattache à l’irrédentisme touareg qui s’exprime comme il peut et surfe actuellement sur la vague islamiste parce que cela lui vaut des assistances extérieures qui lui faisaient défaut jusqu’à maintenant. L’autre (AQMI) est une guérilla dégénérée qui dissimule (mal) sa dimension purement crapuleuse derrière le drapeau islamique. Une sorte de « deal » tacite s’était établi entre les bandes se réclamant d’AQMI et le pouvoir algérien. L’émir Droukdel restait confiné en Kabylie sans moyens opérationnels avec liberté de vitupérer ce qu’il voulait, ce qui constitue une bonne soupape sans danger aux pulsions islamistes de certaines franges de la population. Les bandes armées avaient licence de mener leurs petits trafics et actions de piraterie (trabendo dont profitent sans doute quelques membres de la nomenklatura algérienne) sur les frontières sud à condition d’y rester et de ne pas remonter vers le nord et de ne pas toucher aux « tuyaux ». Les rivalités entre chefs de bandes (Abou Zeid, Mokhtar bel Mokhtar) et la conjonction momentanée de leurs intérêts avec ceux des Touaregs et des rescapés de la « Légion verte » de Kadhafi qui recherchaient tous un sanctuaire territorial dans le ventre mou qu’est le Mali, puis l’intervention française, ont - au moins provisoirement - déstabilisé le pacte et jeté la zizanie entre filous. Le point d’orgue de cette déstabilisation a été l’attaque d’In Amenas à laquelle la DRS a immédiatement répondu avec la plus extrême vigueur. La situation reste néanmoins instable et peut dégénérer à tout moment au moindre signe de faiblesse à Alger.

 

Enfin, l’Algérie peut-elle devenir une puissance régionale et étendre sa sphère d’influence ?

 

L’Algérie est une puissance régionale et même LA puissance régionale. Son problème est que, empêtrée dans ses problèmes internes d’accès aux richesses et de redistribution (ou plutôt d’absence de redistribution) de la rente, elle s’est frileusement repliée sur elle-même et a renoncé à exercer ce rôle de puissance régionale que voulait lui faire jouer Boumedienne de son temps. On voit mal comment les choses pourraient évoluer sans heurts tant que la ayants-droit de la « noblesse » FLN issue de la guerre de libération resteront crispés sur leur monopole du pouvoir et de l’accès aux richesses.

 

 

24/10/2013 - Atlantico - Écoutes de la NSA

 

Écoute des communications d’Angela Merkel, interceptions massives des discussions téléphoniques des citoyens français : les révélations sur les pratiques de la NSA vont bon train. Bien que la chancelière allemande et François Hollande aient manifesté leur colère auprès de Barack Obama, comment croire qu’ils n’étaient pas au courant des pratiques des services de renseignement américains ?

 

Depuis sa création dans les années 50, la NSA est chargée tout à fait officiellement de l’interception à l’échelle planétaire de toutes les communications hertziennes ou filaires susceptibles de concerner la sécurité ou les intérêts nationaux des Etats-Unis. Il n’y a donc là rien de nouveau et encore moins de surprenant. Les seules nouveautés sont que : 1/ le développement exponentiel des communications utilisant Internet - donc un support technique - a beaucoup élargi le champ des interceptions ; 2/ le Patriot Act, dans le sillage des attentats du 11 septembre, a fourni une justification à la fois morale et juridique à ces interceptions même si elles ne concernent que très marginalement les menaces terroristes.

 

"Les Américains nous espionnent sur le plan commercial et industriel comme nous les espionnons aussi", a déclaré mercredi au Figaro l'ancien directeur central du renseignement intérieur Bernard Squarcini. Malgré leurs protestations, la France et l’Allemagne espionnent-elles effectivement leurs plus proches alliés, suivant des procédés similaires ? Dans quelles proportions ?

 

En matière de renseignement, il n’y a ni ami ni allié. Si tous les Etats du monde entretiennent, souvent à grand frais, des services spéciaux, c’est pour pouvoir s’affranchir en cas de nécessité de leurs engagements et de la légalité internationale. De même qu’au 17è et au 18è siècle les rois de France et d’Angleterre armaient des navires corsaires pour aller piller l’or des galions espagnols. Le renseignement est considéré comme un moyen d’économie puisqu’il permet d’accroître son propre potentiel au moindre coût. Tous les Etats qui en ont les moyens le pratiquent d’autant plus volontiers que le renseignement technique, même si il est toujours indélicat, est rarement illégal. Si quelqu’un disperse ses secrets sur les ondes ou sur le net sans prendre des mesures de protection, il ne doit pas s’étonner que tout le monde les surprennent.

Cela dit, chacun fait les choses en fonction de ses moyens. En France, le renseignement technique est mis en œuvre par environ 2000 personnels alors que la NSA compte plus de 50000 fonctionnaires sans compter les sous-traitants. Les petits services comme les services français ou allemands ont donc tendance à concentrer leurs capacités techniques sur les menaces les plus immédiates comme le terrorisme, la criminalité ou l’espionnage.

 

Qui sont les grands acteurs de l’espionnage mondial aujourd’hui ? Quelle part les Etats européens y prennent-ils, et sont-ils dépassés ? Si oui, comment pourraient-ils rattraper le retard accumulé ?

 

L’espionnage est une affaire de moyens et de volonté politique. Les grands acteurs sont donc ceux qui conjuguent une stratégie volontariste en matière de renseignement et les moyens pour le mettre en œuvre. C'est-à-dire d’abord les Etats-Unis pour assurer et conforter leur dominance. Ensuite les pays émergents à fort potentiel qui ont la volonté de faire des progrès rapides et peu coûteux en matière de recherche et développement, principalement la Chine et la Russie.

Les choses sont plus contrastées en Europe entre les Britanniques qui ont une réelle culture du renseignement dans tous les domaines, les Allemands qui ont une politique active de renseignement en matière de sécurité et de politique étrangère, et les Français qui « voudraient bien mais qui n’osent pas » et dont les politiques traitent le renseignement au mieux par la méfiance, au pire par le mépris…. Et s’indignent de constater que « l’ami américain » ne fait pas comme eux….

 

Les discours auxquels nos dirigeants se livrent consistent-ils en un exercice de désinformation dont l’unique but serait de rassurer l’opinion publique, ou l'espionnage a-t-il des proportions beaucoup plus importantes ? Si oui, comment l'expliquer ?

 

Les politiques français redécouvrent à peu près tous les dix ans avec une intense stupéfaction à l’occasion d’une affaire plus ou moins scabreuse que l’allié américain n’est pas un bisounours et ils font une grosse colère d’ailleurs vite oubliée. Cette affaire, comme les précédentes, celle des Blackberry par exemple, sera vite oubliée et nos hauts fonctionnaires comme nos chefs d’entreprises continueront d’utiliser des matériels et logiciels de communications ouvertement raccordés à la NSA et à confier leurs données confidentielles au « Cloud » qui est en fait un système de serveurs basé à 98% sur le territoire U.S. et tout à fait légalement accessible aux investigations de la NSA. Le problème est chez nous, pas aux Etats-Unis.

 

 

28/08/2013 - Atlantico - Opposition sunnites-chiites

 

Si l'activisme des grandes puissances occidentales en Syrie donne une dimension de plus en plus internationale au conflit, le rôle joué par les principaux acteurs du monde arabe n'est pas à négliger.  Peut-on dire que, malgré les récentes évolutions, l'affrontement actuel reste celui des puissances chiites (Iran, Irak, Syrie) contre les piliers du monde sunnite ? (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie...)

 

Il y a incontestablement dans ces affrontements une dimension de conflit religieux sunnite-chiite sur fond de légitimité politique de la famille Saoud d’un côté et du clergé iranien de l’autre. Mais ce n’est pas la seule. Il y a dans l’agressivité saoudienne, qatarie ainsi que du parti islamiste turc une volonté de s’opposer aux démarches laïcisantes, vaguement socialisantes, apparemment représentatives des régimes nationalistes arabes, qu’ils soient issus de l’idéologie baassiste (Syrie, Irak) ou nassérienne (Egypte, Libye). Ces régimes nationalistes tirent (à juste titre ou non) leur légitimité de leurs engagements pour la cause nationale arabe et non d’un « adoubement » divin plus ou moins usurpé. Ils sont donc insupportables pour les pétromonarques de la péninsule arabique parvenus au pouvoir par la grâce des occidentaux et qui ne s’y maintiennent qu’avec leur protection.

 

Des pays comme l'Irak, la Syrie et le Pakistan ont longtemps vécu dans un système multi-confessionnel relativement apaisé. Comment expliquer une telle radicalisation des esprits sur les trente dernières années ?

 

Pour le Pakistan, ce n’est pas si clair que cela. Pour la Syrie et l’Irak, ils le devaient - paradoxalement - à la poigne de fer de dirigeants autoritaires issus de minorités menacées (alaouites en Syrie, Arabes sunnites en Irak) qui tentaient de faire oublier leur différence et leur faiblesse quantitative en mettant tout le monde sur un pied d’égalité par le biais d’un laïcisme érigé en dogme fondateur. Le système a fonctionné tant que ces minorités au pouvoir semblaient disposer d’appuis extérieurs solides. A partir du moment où il est apparu que les alliés traditionnels des dirigeants faisaient défaut ou se retournaient contre leurs protégés, les « majorités » communautaires (kurdes et arabes chiites en Irak, kurdes et arabes sunnites en Syrie) se sont immédiatement rebellées, souvent avec l’assistance politique, voire militaire, d’alliés extérieurs jusque là tenus en respect par le pouvoirs autoritaires.

 

Peut-on dire que, paradoxalement, les diverses interventions américaines depuis 2003 ont joué un rôle majeur dans le renforcement de l'arc chiite face à l'hégémonie des pétromonarchies du Golfe ? (tout particulièrement la chute de Saddam Hussein...)

 

En éliminant de facto la minorité sunnite (qui était celle de Saddam Hussein) de la vie publique irakienne et en introduisant une politique de quotas confessionnels dans la vie politique et administrative du pays, l’administration américaine a incontestablement contribué à jeter une bonne part des sunnites dans les bras des djihadistes et à ouvrir largement les portes du pouvoir aux représentants de l’importante minorité chiite plutôt favorable à l’Iran. Le résultat de dix ans d’intervention américaine en Irak - outre quelques 120000 morts, des destructions majeures et quelques scandales moraux du type Abou Ghraïb - est surtout d’avoir créé dans ce pays d’immenses zones incontrôlées de gestation et de développement du djihadisme, d’avoir stimulé un irrédentisme kurde que combattront bientôt violemment les Turcs et les Iraniens, et enfin d’avoir confié les clés du pays à un pouvoir plutôt favorable à Téhéran…. Ce n’est pas très encourageant….

 

La position de l'arc chiite vous apparaît-elle fragilisée actuellement ou au contraire renforcée ?

 

« L’arc chiite » est d’abord un épouvantail agité par les pétromonarchies de la Péninsule arabique pour mobiliser leurs protecteurs occidentaux. Les Alaouites de Syrie ne sont reconnus formellement comme chiites que depuis 1972 et - après la chute de l’allié soviétique et jusqu’en 2011 - ne se sont appuyés sur l’Iran que par réaction aux pressions des théocraties sunnites ou des Occidentaux. L’Irak se voulait laïc et hostile à Téhéran jusqu’à la chute de Saddam Hussein en 2003. Protégé et assisté depuis 1980 par Téhéran, le Hizballah libanais se veut une destinée politique locale qui n’épouse pas toujours fidèlement les intérêts de son protecteur.

L’Iran peut parfaitement vivre sans s’appuyer sur un Irak anarchique et une Syrie impuissante. La constitution de « l’arc chiite » est une forme de réponse opportuniste de Téhéran à ce que les politiques iraniens de toutes tendances vivent comme un encerclement de leur pays par les forces américaines et de l’OTAN maintenant présentes en Turquie, dans le Caucase, en Asie Centrale, en Afghanistan, au Pakistan, dans les pays du Golfe et en Irak. Mais cela demeure stratégiquement un réponse assez faible s’appuyant sur des alliés sans grande valeur militaire et politiquement incertains que l’Iran, pour cause de sanctions, ne peut plus tenir financièrement à bout de bras..

 

Si la Syrie est pour l'instant l'un des seuls pays ou ces tensions prennent la forme d'une guerre ouverte, peut-on craindre une généralisation du conflit armé à une échelle régionale ? (Irak, Sinaï, Afghanistan...)

 

Je ne partage pas cet avis et les cas que vous évoquez n’ont pas grand-chose à voir entre eux.

L’Irak dénombre depuis maintenant près de dix ans entre vingt et cent morts par jour dans des affrontements armés et des attaques terroristes. Ce n’est pas parce que la presse n’en parle pas ou ne s’en émeut pas que ça n’existe pas. Autant dire que le conflit y est permanent.

En Afghanistan, les affrontements ouverts n’ont jamais cessé depuis 2002. Il paraît à peu près clair maintenant que le départ des Américains laissera place à un retour plus ou moins massif des Talibans qui poursuivront leurs affrontements armés avec tous leurs adversaires locaux mais ni plus ni moins que maintenant.

Les récents affrontements au Sinaï sont largement dus aux aléas des évolutions politiques internes de l’Egypte et à des manipulations plus ou moins avisées des Frères Musulmans. Mais le Sinaï n’a pas d’ouverture extérieure autre que la frontière israélienne au nord et la zone du canal à l’ouest. Outre des tribus bédouines plus intéressées par les trafics divers que par la politique, il n’y a guère de place ni de facilités de survie pour des groupes armés un peu conséquents.

Le principal risque d’extension du conflit communautaire syrien concerne à l’évidence le Liban où sont déjà présents des centaines de combattants djihadistes engagés dans le conflit syrien et des dizaines de milliers de réfugiés syriens. Tout cela stimule les antagonismes communautaires qui n’ont jamais cessé au Liban depuis la fin théorique de la guerre civile en 1990

 

 

19/07/2013 - La Dépêche - Vidéo de djihadistes français en Syrie

 

Comment analysez-vous cette vidéo ?

 

Les Français musulmans ou convertis qui se lancent dans ce genre d'aventure des "brigades internationales djihadistes" sont en général des jeunes marginalisés, qui ont raté leur insertion sociale, qui sont en manque de reconnaissance, qui compensent l’absence de considération des autres par du narcissisme. S'intégrer à la "famille" salafiste leur fournit un cadre d'insertion, un sentiment d’appartenance à une famille qu’ils ont souvent perdue en France. L'usage qu'ils peuvent y faire des armes qu’ils adorent exhiber leur assure un sentiment de puissance, une « image Internet », du prestige auprès des imbéciles, et leur vaut auprès de leurs victimes une peur qu'ils confondent avec du respect.

 

Avez-vous un doute sur son authenticité ?

 

Elle semble bien avoir été tournée dans la région. Mais, tournée ou pas sur le terrain, elle contribue à mobiliser d’autres individus aussi fragiles et incultes que le récitant. Ce dernier cache mal la pauvreté de son argumentaire et sa profonde méconnaissance de l’Islam en multipliant les formules propitiatoires creuses (« Insha Allah, al-Hamdou lillah, etc .) dont aucun vrai Musulman n’abuserait à ce point

 

On parle de 170 Français radicalisés partis "faire le jihad" depuis deux ans en Syrie. Confirmez-vous ce chiffre ?

 

Je n’ai pas d’élément me permettant de confirmer ou infirmer ce chiffre. Il me paraît vraisemblable et cohérent avec ce qu’on a vu en Bosnie, en Tchétchénie ou en Afghanistan. En tout cas c’est très peu par rapport aux 5 millions de Musulmans qui résident en France. Et cela démontre - fort heureusement - l’impact assez faible de la propagande salafiste pourtant soutenue par les millions de dollars des pétromonarques.

 

Comment sont-ils recrutés ?

 

 Ils ne sont pas recrutés. Personne ne vient les chercher. Ils s’engagent d’eux-mêmes au terme d’un assez long processus d’auto-marginalisation et d’auto-radicalisation auprès d’imams salafistes prêchant dans les mosquées contrôlées par le courant wahhabite séoudien et qatari.

 

Qui finance leur périple ? (dans votre livre vous dissociez les trafics locaux et le financement du terrorisme, démontrant leur antagonisme et pointez les pays du Golfe)

 

 En ce qui concerne ce genre de cas, il n’y a pas besoin de financement. Se rendre de France à la frontière turco-syrienne ne coûte que quelques centaines d’euros. En territoire syrien, ils sont pris en charge par l’une de innombrables bandes salafistes financées par les services séoudiens et jusqu’à une date récente par l’Emir du Qatar.

 

Khaled Kelkal au milieu des années 90, Merah l'an passé, ce nouveau cas aujourd'hui. Quelles sont les mesures à prendre en France face à ces activistes suicidaires ?

 

La démarche de Kelkal ou Merah n’a guère de point commun avec l’itinéraire de celui qui s’engage sur un théâtre de guerre. Cependant les uns et les autres y arrivent par des chemins identiques qui sont ceux de la sociopathie ordinaire, de la perte de repères culturels, du manque d’encadrement familial et social sur lesquels vient se greffer la propagande délétère d’agents d’influence, d’imams et autres « islamologues » financés par les pétromonarchies du Golfe qui rejettent toute forme de coexistence avec « l’autre ». Le remède à ces problèmes ne relève qu’en fin de parcours de mesures sécuritaires. Il relève avant tout de mesures éducatives, culturelles et sociales, de l’apprentissage du vivre-ensemble, du respect d’autrui, de l’observation des lois de la République.

 

 

16/03/2013 - Le Point - Fournitures d’armes à l’opposition syrienne

 

Est-il opportun que la France livre des armes à l’opposition syrienne ?

 

Je suis confondu par cette affaire. On se trouverait complètement en dehors de la légalité internationale, dans une situation sans précédent. Pour prendre une comparaison, c’est comme si la France, en 1992, avait décidé d’armer le GIA (Groupe islamique armé) et le FIS (Front islamique du salut) algériens, sous prétexte qu’ils avaient gagné les élections et que les militaires avaient interrompu le processus électoral. Dans le cas de la Syrie, nous armerions des groupes non –représentatifs et reconnus par personne, si ce n’est par nous ! l’ONU n’a pas reconnu l’opposition et d’ailleurs, de quelle opposition parlons-nous ?

 

Quelles armes la France veut-elle livrer ?

 

Je ne le sais pas. J’entends parler d’armes « défensives », qui ne font pour moi aucune différence avec les armes « offensives ». Quant à évoquer des armes « non-létales », on joue sur les mots. Et je ne sais pas à qui on va les donner… Ce que je constate c’est que sur le terrain, celle qu’on appelle l’ASL (Armée syrienne libre) est composée d’officiers et d’hommes de troupe qui ont déserté vers la Turquie, et se trouvent consignés dans des camps militaires. L’un des fondateurs de l’ASL, le colonel Riad al-Assaad se trouve pratiquement assigné à résidence avec interdiction de se rendre sur le territoire syrien. Tout cela pour laisser la place aux groupes salafistes et aux djihadistes. A mon tour je pose la questions : quelles armes allons-nous donner et à qui ?

 

Si Londres et Paris veulent livrer des armes, c’est pour balayer Bachar el-Assad. Pourquoi bouger maintenant, après deux ans de quasi-immobilisme ?

 

Nous n’avons aucun mandat de l’ONU ou de qui que ce soit d’autre, ni légitimité, pour expulser le président Assad de ses fonctions. Ce n’est pas aux Français ni aux Anglais de le faire, mais aux Syriens. Depuis deux ans, la France a fourni aux opposants syriens une assistance logistique, technique, des entraînements organisés par les services spéciaux, également britanniques ou américains. Cette fois, on passe à un autre stade !

 

Ce n’est tout de même pas d’aujourd’hui que des services secrets soutiennent des groupes d’opposition armés au mépris des lois internationales !

 

Certes, et ces services sont même faits pour çà… On ne peut envoyer des militaires avec drapeaux, plumes et trompettes que lorsqu’on en a la permission internationale. Mais dès lors qu’un ministre des affaires étrangères proclame qu’il va apporter une aide militaire à des étrangers désireux de renverser leur gouvernement, on entre dans une forme nouvelle de l’illégalité internationale.

 

Vous connaissez extrêmement bien la Syrie où vous avez longtemps été en poste et dont vous parlez la langue. Quelle est votre appréciation globale sur la situation ?

 

Depuis deux ans, la situation s’est gravement dégradée. On est dans un pays dévasté, ruiné, en proie à des affrontements ethniques et confessionnels, où rien ne sera plus jamais comme avant. Mais je vous le dis nettement : ce n’est pas en armant des salafistes qu’on va arriver à une solution. De façon hypocrite, la France appelé à une solution négociée, en disqualifiant d’emblée une des parties appelée à ne pas se rendre à la table des discussions, en l’occurrence le pouvoir de Bachar al-Assad. Depuis le début de cette affaire, on se trouve dans le plus grand flou militaire, juridique, politique ou idéologique. J’ai le plus grand mal à m’y retrouver. On est dans une ambiguïté absolue, en soutenant en Syrie ceux contre lesquels on lutte ailleurs.

 

Pouvez-vous être plus précis ?

 

J’évoque ici le Mali. Même si comparaison n’est pas raison et si les islamistes qui se manifestent au Mali ne sont pas les mêmes qui se battent en Syrie, ils ont les mêmes inspirateurs, les mêmes idéologues et les mêmes financiers. Je trouve çà tout à fait curieux. Et en tant qu’ancien responsable d’un grand service de l’Etat, je suis assez perturbé par ces choix bizarres et antagonistes de nos diplomates et de nos politiques.

 

 

28/01/2013 - Jean Guisnel - Point de situation 18 mois après la parution du livre « Menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers »

 

Voici dix-huit mois, la « révolution arabe » que vous n’avez d’ailleurs jamais appelée ainsi, battait son plein. Dans des conditions très différentes, la Tunisie, l’Égypte, la Libye se soulevaient et changeaient de régime. De nouveaux pouvoirs se sont établis dans ces trois pays, tous issus de la confrérie des Frères Musulmans. Avant de passer à chaque pays, quelles leçons globales en tirez-vous ?

 

Observons d’abord que les pronostics que nous avions posés au printemps 2011 lors de la rédaction de la première édition du livre et qui avaient été jugés à l’époque très « politiquement incorrects » parce que trop en décalage avec l’enthousiasme général, se sont malheureusement vérifiés en tous points et en chaque situation donnée. Il ne s’agit évidemment pas de se décerner des brevets d’autosatisfaction pour avoir vu juste et je suis le premier à regretter d’avoir eu raison. L’histoire est une science morose. Elle permet - comme Cassandre - de prévoir les tragédies de l’avenir à la lueur des catastrophes du passé. Mais ceux qui l’ignorent sont condamnés à la bégayer. Et c’est souvent parce que les observateurs occidentaux ont délibérément oublié l’histoire de nos voisins du sud de la Méditerranée que les pires conjectures que nous avions formulées il y a deux ans concernant les mouvements de révolte arabes sont devenues aujourd’hui réalité.

En Tunisie et en Égypte, les partis politiques émanant de l’Association des Frères Musulmans, dont nous avions longuement exposé le rôle subversif, prédateur et déstabilisateur, exercent leur mainmise sur le pouvoir au terme de processus électoraux jugés démocratiques par une communauté internationale qui avait pourtant refusé la même reconnaissance au Hamas palestinien - l’expression locale des mêmes Frères Musulmans - il y a quelques années….. Mais, conformément à leurs pratiques héritées de leur charte fondatrice de 1936, ils font exactement le contraire de ce qu’ils disent, imposant le monopole de leur emprise politique là où ils s’étaient engagés à respecter le pluralisme, organisant de façon plus ou moins formelle l’imposition de la chari’a au détriment des systèmes juridiques civils jusque là en vigueur. Ils se justifient de ces entorses à leurs engagements en invoquant la pression débordante de groupes « salafistes » extrémistes qu’on ne pourrait neutraliser qu’en leur faisant des concessions. L’argument est peu convaincant quand on observe que la plupart des leaders historiques de ces groupes salafistes est issue de la Confrérie, ce qui laisse planer la suspicion quant à la spontanéité de ces surenchères entre tribuns populistes. Comme le note Patrick Haenni : « Il existe toujours chez les Frères Musulmans… une tendance salafiste et une adoption partielle de leurs catégories de pensée. Les contacts ont ainsi toujours existé et été maintenus. Ce sont les partis salafistes qui ont fait le choix de quitter l'Alliance démocratique, formée par les Frères…pour faire cavalier seul au sein de la Coalition pour l'Egypte. Un choix de pur calcul électoral »..

À Tunis comme au Caire, les Frères cogèrent la situation avec les militaires qui restent les principaux opérateurs économiques du pays. C’est dans la répartition des tâches entre ces deux pôles que se décideront les évolutions locales. Habiles, grâce aux fonds des pétromonarques, à occuper de façon opportuniste les créneaux sanitaires et sociaux désertés par les pouvoirs dictatoriaux, les Frères le sont moins à gérer des États en difficulté. Leur appétit de rente ne peut que les amener à une opposition frontale avec la nomenklatura militaire. Face au désenchantement, voire à la rancœur que suscitent déjà leurs incapacités économiques et leurs dérives politiques, ils devront soit trouver un arrangement avec les responsables militaires sur le modèle turc ou pakistanais, soit s’exposer à un scénario de type algérien ou à la répétition d’une révolution populaire. Dans tous les cas, c’est à des résurgences de situations dramatiques ouvrant la voie à l’expression des extrémismes de tous bords que l’on peut s’attendre.

 

La Syrie est un cas à part. Dans ce pays, le régime « baassiste » dominé par Bachar el-Assad et les alaouites, tient toujours tête à une coalition hétéroclite d’insurgés où les salafistes des groupes "Ahrar al-Cham" " Jabhat al-Nosra semblent tenir le manche, avec le soutien du Qatar et de l’Arabie saoudite. Pourquoi le régime syrien est-il le seul à avoir résisté aussi longtemps ?

 

Il y a dix huit mois, nous avions évoqué le fait que le cas de la Syrie était très différent des cas égyptien, tunisien ou libyen et qu’une rébellion dominée par les islamistes ne pourrait qu’y susciter une résistance acharnée des minorités menacées dans le sillage d’un pouvoir lui-même représentatif d’une minorité asservie et méprisée pendant mille ans, vouée au génocide depuis sept siècles par les religieux wahhabites. Nous en sommes effectivement là aujourd’hui et, à mon sens, ce n’est pas près de s’arrêter d’autant que, là encore, la communauté occidentale - France en tête - ne semble pas avoir des vues très claires sur la situation.

Nos chancelleries appellent à une solution pacifique du conflit mais nous faisons tout pour qu’elle ne puisse pas s’organiser. On ne peut pas, comme le font les politiques français, appeler le Président syrien à accepter une transition politique négociée en posant comme préalable qu’il quitte le pouvoir avant et ne vienne pas à la table des négociations. On ne peut pas, comme l’a fait la Maison Blanche en 2012, mandater Kofi Annan au nom des Nations Unies pour trouver une issue consensuelle et pacifique au problème le jour même où l’on signe un « secret act » prescrivant aux services spéciaux américains d’apporter leur assistance militaire aux rebelles armés et, pour beaucoup, étrangers au pays.

Il ne fait aucun doute dans mon esprit que le régime syrien est un régime autoritaire dont la brutalité qui vise à la protection et à la promotion d’une communauté minoritaire est réelle. J’ai été l’un des premiers il y a près de vingt ans à tenter de prolonger les travaux de Michel Seurat en démontant les mécanismes de ce système qu’il désignait sous le nom « d’État de barbarie ».

Mais le régime syrien n’est pas la dictature d’un homme seul, ni même d’une famille, comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout comme son père, Bashar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a à ses côtés 2 millions d’alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires chrétiens, chiites, druzes, ismaéliens, kurdes, qui ont tout à perdre - à commencer par leur vie - d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble encourager et promouvoir dans la région. C’est bien pourquoi les affrontements internes durent et que l’on est déjà engagé dans une logique de guerre civile comparable à celle qui a ensanglanté le Liban pendant quinze ans et dont les braises couvent encore.

 

Voulez-vous dire que l’édifice politique syrien de l’avant-guerre civile était instable, mais que Bashar el-Assad demeure une sorte de clé de voûte ? Mais qui donc a plaidé pour son maintien ?

 

Il y avait et il y a toujours en Syrie d’authentiques démocrates ouverts sur le monde et la modernité. Ils se sont vite retrouvés inaudibles parce qu’ils appelaient à une transition pacifique et négociée, respectueuse des droits de tous et excluant donc le lynchage médiatisé de « l’autocrate ».

Il aurait peut être été possible à la communauté internationale de changer la donne à l’été 2011 en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales dirigées vers ces opposants démocratiques en échange d’une protection internationale assurée et garantie aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et le Qatar, deux monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme, sont théoriquement nos amies et nos alliées, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah obsolète, nulle et non avenue afin de calmer le jeu. La balle se serait ainsi trouvée dans le camp du Président syrien qui n’aurait alors pu se prévaloir de la menace pour mobiliser ses partisans.

Il n’en a rien été. Aux minorités syriennes menacées, l’Occident, France en tête, n’a opposé que la condamnation sans appel et l’anathème parfois hystérique tout en provoquant partout – politiquement et parfois militairement – l’accession des intégristes islamistes au pouvoir et la suprématie des États théocratiques soutenant le salafisme politique. Tout en refusant publiquement d’apporter aux rebelles un soutien militaire que la communauté internationale récuserait, les Présidents français et américain ont prescrit à leur services spéciaux de leur apporter diverses formes d’assistance technique. Depuis début 2013, l’Union Européenne étudie les modalités d’apporter une aide « non humanitaire » (on appréciera la litote…) aux régions syriennes « libérées ». Hier encore, début février 2013, le Conseil Européen attribuait au seul Président syrien la totale culpabilité des pertes humaines et des destructions matérielles dans un pays où il est pourtant maintenant patent qu’il existe depuis plus de dix-huit mois une importante rébellion armée renforcée de nombreux mercenaires étrangers, assistée financièrement par des monarchies pétrolières et opérationnellement par des services occidentaux. Et ces miliciens ne sont pas venus là uniquement pour faire du tourisme et regarder pleuvoir les obus des forces du régime sur des populations civiles stupéfaites. Leur existence n’est pourtant nullement évoquée, même de façon allusive, dans les résolutions de l’Union européenne alors que les États-Unis ont classé l’une de ces milices - « Jabhat al-Nosra » - sur la liste noire des organisations terroristes internationales parce qu’elle se revendique elle-même d’Al-Qaïda.

Les soutiens extérieurs importants apportés à cette rébellion armée ne font qu’éloigner les perspectives d’un règlement pacifique du conflit. Quelles que soient les responsabilités des uns et des autres dans le drame syrien, le fait est qu’aujourd’hui l’opposition politique au régime est totalement hétéroclite et fragmentée. Dispersée à l’étranger, essentiellement en Turquie, en France et au Qatar selon ses affinités, elle prône des stratégies contradictoires et se trouve marginalisée au profit de la rébellion militaire. Et à l’intérieur de cette rébellion militaire les fondamentalistes sunnites djihadistes ont pris le pas sur les éléments locaux.

Les augures qui nous promettent chaque jour depuis bientôt deux ans la chute imminente (mais sans cesse différée…) de Bashar el-Assad finiront probablement par avoir raison. Ce régime ne peut indéfiniment résister à la pression financière des monarchies wahhabites, à la pression militaire des milices djihadistes rameutées du monde entier, aux sanctions économiques et à la pression politique de l’Occident. Compte tenu des composantes multicommunautaires du pays, c’est vers une longue période de désordres, d’affrontements civils et peut être de partition territoriale qu’on se dirige. Quelle que soit l’issue du conflit, l’étendue des destructions et l’intensité des contentieux civils, les fractures de l’appareil d’État et l’omniprésence des bandes salafistes violentes conduisent durablement vers l’établissement de zones grises ou incontrôlées dans une région qui n’a vraiment pas besoin de ce foyer de trouble supplémentaire.

 

Le régime de Damas n’a disposé depuis le débit de la guerre civile en mars 2011 que du seul soutien diplomatique et militaire de la Russie. Dans une moindre mesure de la Chine. Pourquoi ?

 

Vous oubliez l’Iran, mais je suppose que nous en reparlerons. La Chine et la Russie - tous deux membres permanents du Conseil de Sécurité - partagent le même souci. Ils ne veulent pas que, sous impulsion nord-américaine et européenne, l’ONU se transforme en mécanique à distribuer les bons et les mauvais points en matière de gouvernance ni en instrument de guerre contre les régimes qui, pour une raison ou une autre, ne plaisent pas aux Occidentaux. Ce souci est d’autant plus compréhensible que les politiques occidentales souffrent d’un manque certain de lisibilité, de continuité et de cohérence.

Ce ne sont ni les Russes ni les Chinois qui ont encouragé et poussé Saddam Hussein à faire la guerre à l’Iran avant de le faire pendre quinze ans plus tard. Ce ne sont pas eux qui ont invité Kadhafi à dresser sa tente dans le jardin d’un hôtel de leur capitale avant de le faire lyncher. Ce ne sont pas eux qui ont invité Bashar el-Assad à la place d’honneur de leur défilé de fête nationale avant d’appeler la communauté internationale à planter sa tête au bout d’une pique. Tout cela leur paraît d’autant plus étrange que nous nous accommodons fort bien ailleurs de dictateurs pas moins despotiques que ceux-là. Tels Pinochet ou Videla en Amérique Latine à une époque, tels l’Ubu roi de Pyong Yang aujourd’hui, tels - pour en revenir à notre zone - Omar Bashir, l’inoxydable général autocrate soudanais qui rançonne et ruine son pays depuis trente ans, qui a fait des dizaines de milliers de morts au Darfour, qui a été condamné pour cela par le Tribunal Pénal International et qui continue malgré tout de parader dans les conférences internationales. Il est vrai qu’il a la chance d’être Frère Musulman, islamiste salafiste et, à ce titre, protégé par nos alliés des pétromonarchies.

Les dérives dans l’application par les Franco-Britanniques de la résolution sur la Libye ont été très mal perçues par l’ensemble des adhérents à l’ONU hors monde occidental. Ils y ont vu la résurgence de pratiques impérialistes et néo-colonialistes menaçantes pour tous les pays émergents. Tous redoutent de voir se généraliser la pratique d’interventions militaires sous couvert de protection humanitaire et s’y opposeront désormais avec vigueur. Si on parle plus des Russes et des Chinois dans cette démarche d’opposition, c’est parce qu’ils disposent d’un droit de veto au Conseil de Sécurité qui rend cette opposition immédiatement perceptible. Mais, hors Occident, l’alibi humanitaire ne fera plus recette pour longtemps.

À cette considération fondamentale s’ajoutent des considérations particulières tenant à l’histoire et à la culture de chaque pays. Les Chinois, et c’est vrai pour la plupart des pays d’Asie du sud-est et pour l’Inde, ne se sentent aucune vocation messianique, n’estiment pas être porteurs de valeurs universelles qu’ils devraient exporter, y compris par la force, pour un supposé « bonheur des peuples ». Les Chinois, et dans une moindre mesure les Japonais, sont très présents sur le terrain mais leur devise reste inchangée : « En politique, chacun fait ce qu’il veut comme il veut chez lui. On ne s’en mêle pas. Et que le meilleur gagne sur le plan économique ». Toute intervention de tiers par la force leur apparaît comme une entorse à la règle du jeu.

 

Ces éléments valent-ils aussi pour Moscou ?

 

Pour les Russes, l’équation est plus compliquée. Contrairement à une idée complaisamment répandue, ce ne sont ni les achats d’armes de la Syrie ni la fameuse « base navale en eau profonde » de Tartous qui les motive. Les Syriens n’ont jamais payé l’Himalaya de matériels militaires que les Russes leur ont fourni pendant cinquante ans. Au mieux, ils en ont fait payer une part minime par des alliés de circonstance. Damas faisait valoir que le théâtre syrien constituait une excellente vitrine de promotion des matériels russes et que ce marché devait être considéré par Moscou comme frais de publicité. Quant au port de Tartous, où l’eau n’est pas si profonde que cela, il n’a qu’un intérêt de prestige et une valeur militaire limitée. La marine russe y dispose de 500 mètres de quai, ce qui est peu, et pour le rejoindre les bâtiments doivent d’abord traverser le Bosphore et les Dardanelles au vu et au su de tout le monde pour se retrouver dans une mer fermée dont ils ne peuvent sortir que par le détroit de Gibraltar ou le Canal de Suez. Perdre Tartous serait peut-être pour les Russes une blessure d’amour propre mais n’aurait aucune incidence sur leur potentiel.

Plus important pour les Russes est le souci de ne pas perdre le dernier point d’appui diplomatique et stratégique qui leur permet de rester présents sur les dossiers politiques d’une zone sensible, située à quelques centaines de kilomètres de leur frontière, passée en quelques années presque intégralement sous le contrôle de l’OTAN et de ses alliés. Autrefois élève et poulain d’Evgueni Primakov, l’un des plus grands spécialistes du Moyen-Orient au KGB, Vladimir Poutine attache une importance toute particulière à ce dossier.

Et de plus, son ardeur est stimulée par les pressions du Patriarcat de Moscou auxquelles il est très sensible. Depuis plusieurs siècles et même du temps de l’Union soviétique, la Russie s’est toujours posée en protectrice attentive des Chrétiens grecs-orthodoxes du Levant, particulièrement en Syrie où il constituent la grande majorité de l’importante minorité chrétienne du pays. Ne bénéficiant pas, comme les maronites du Liban, d’un refuge territorial, ces chrétiens orientaux de Syrie ont toujours été à la pointe des combats laïcs et ont contribué de façon décisive à la création et à la domination du parti Baas. Ils perçoivent le pouvoir de la communauté alaouite comme un rempart et une protection contre une majorité sunnite en voie de radicalisation qui a démontré son intolérance au Soudan, en Égypte et en Irak. Ils apportent leur soutien au Président syrien et appellent avec insistance Moscou à faire de même.

 

Et pourquoi les Occidentaux se sont-ils contentés de commenter verbalement les événements, sans intervenir plus concrètement ?

 

Contrairement à ce que vous dites, les Occidentaux, ne se contentent pas de commenter les événements sans rien faire. Par leurs débordements en Libye, ils se sont évidemment coupés de la possibilité d’une intervention militaire directe prescrite par la communauté internationale dans le cadre de l’ONU. Mais ils brandissent à tout propos la menace d’une intervention sous couvert de l’OTAN en s’indignant de la moindre atteinte à un territoire turc, gouverné par un parti islamiste, qui sert de refuge, de base arrière et d’arsenal à la rébellion armée. Des conseillers techniques issus des forces spéciales de différents pays de l’OTAN assistent les groupes rebelles, leur offrent entraînement et formation, les alimentent en imagerie satellite et en interceptions radio-électriques, leur fournissent sous couvert humanitaire assistance médicale et hôpitaux de campagne.

Et les politiques ne sont pas en reste. Un embargo général a été décrété contre tous les échanges, y compris les produits de première nécessité, avec le territoire contrôlé par le régime. Les avoirs des ténors du régime, mais aussi ceux des hommes d’affaires qui ne sont pas clairement entrés en dissidence, sont gelés dans les banques occidentales. Les ambassades occidentales à Damas ont fermé, les visas sont systématiquement refusés, les liaisons aériennes, routières et maritimes sont interrompues.

La punition s’étend même au domaine culturel. La France a fait évacuer en octobre 2011 tous les personnels du Lycée français Charles De Gaulle de Damas, comme si priver les petits Syriens de l’apprentissage du Français allait faire avancer la cause de la démocratie. Le lycée continue tout de même à fonctionner grâce au dévouement de son personnel local et d’un chef d’établissement français retraité qui a accepté de suspendre sa retraite en France pour en prendre la responsabilité… et les risques. Car outre les dangers physiques qu’il encourt, on le décrira sans doute comme un « collabo » du régime indigne du moindre remerciement.

 

Revenons à l’Égypte. Le plus peuplé des pays arabes. Vous considériez que les Frères Musulmans une fois au pouvoir coaliseraient contre eux une opposition forte. C’est ce que nous voyons se produire. Le président issu des Frères Musulmans Mohamed Morsi élu en juin 2012 cristallise une contestation violente. Le renversement de Moubarak n’a pas apaisé le pays, confronté à une nouvelle réduction des libertés publiques. Qu’en pensez-vous ?

 

Nous avions décrit, au chapitre 14 de la première édition du livre, quel serait le scénario de la prise de pouvoir par les Frères. Ce n’était ni par don de double vue ni par hasard. Comme tous les mouvements fascistes, les Frères ont des stratégies immuables. Après avoir proclamé pendant les évènements de la place Tahrir en 2011 qu’ils n’aspiraient nullement au pouvoir et se contenteraient de poursuivre leur mission « humanitaire et sociale », ils ont patiemment attendu que les forces démocratiques toutes neuves écloses de la révolte se dispersent en querelles byzantines pour venir se poser en rassembleurs et en sauveurs. Ils n’ont de fait rassemblé que des majorités très relatives mais le parti nazi, qui leur a longtemps servi de modèle, n’avait pas fait différemment en 1933.

Et, suivant le même schéma, ils ont changé de ton à peine parvenus aux commandes en revendiquant la totalité des pouvoirs, la Présidence de la République, la majorité parlementaire, la promulgation d’une constitution largement inspirée de la chari’a, la subordination du pouvoir judiciaire à l’exécutif dans le but de se tailler un État sur mesure. Rien là qui doive surprendre. C’est ce qu’ils font à chaque fois que le pouvoir passe à leur portée.

Cependant, et c’est souvent le cas quand ils y parviennent, leur hâte à gouverner sans partage les a conduits à un certain nombre de maladresses. Pour essayer de se soustraire à la nécessité de partager la rente et le pouvoir avec l’institution militaire, ils ont laissé quelques groupes djihadistes s’agiter le long de la frontière avec Israël. Il en est résulté des incidents qui ont permis de limoger les plus hauts cadres du ministère de la défense et de l’état major pour les remplacer par des officiers généraux acquis à la Confrérie comme Hassan Tourabi l’avait fait au Soudan en 1990. Si cette manœuvre a permis de s’assurer la docilité du haut commandement, elle ne change cependant rien au fond du problème. Quelle que soit sa subordination aux Frères, l’armée reste par son rôle économique majeur, la principale institution redistributrice de richesses dans le pays. Toucher à sa position économique et à ses rentes ne ferait qu’aggraver un climat social déjà très tendu.

 

Iriez-vous jusqu’à dire que les Frères musulmans ne sont pas capables de gouverner, d’exercer le pouvoir ?

 

Ils présentent les défauts de tous les partis grossièrement populistes. Habiles à jouer sur des registres démagogiques en occupant avec l’argent des autres quelques créneaux sociaux et sanitaires désertés par les pouvoirs autoritaires, les Frères le sont beaucoup moins à gérer des économies en crise et d’autant plus fragilisées que leur extrémisme politique inquiète les investisseurs extérieurs. La situation est d’autant plus préoccupante que leur victoire politique rend moins attractif leur financement par les pétromonarchies wahhabites vis-à-vis desquels Mohammed Morsi s’est montré de plus très maladroit. Soucieux de ne pas apparaître comme leur étant redevable, il a réservé l’une de ses premières visites d’État à l’Iran. Comme tous les salafistes, il n’a que haine et mépris pour le chiisme. Mais ce voyage à Téhéran était un message clair adressé aux Saoudiens et aux Qataris pour leur indiquer qu’ils ne devaient pas croire que leurs largesses pour la Confrérie pourraient leur valoir une quelconque gratitude ou subordination des Frères. Pas dupes pour un sou, les Iraniens ont évidemment donné un large écho à cette visite en forme de pied de nez aux monarques wahhabites.

Tout cela n’est pas fait pour arranger les choses et le pouvoir islamiste égyptien sorti du chaudron de la révolte est déjà à bout de souffle, concentrant sur lui une exaspération populaire à la mesure des illusions qu’il avait fait naître. Le dernier espoir des Frères réside dans la naïveté d’un certain nombre d’Occidentaux et particulièrement des « Eurocrates » qui - jamais avares de pensée magique - pensent avoir trouvé la martingale infaillible pour organiser les transitions démocratiques. La solution a le mérite d’être lapidaire et tient en trois mots : « Money, Mobility, Market », « 3M » chers à Mme Ashton et à ses collaborateurs. Le raisonnement est simple : l’Europe, comme elle le fait à Gaza, paiera à condition que les autorité locales laissent leur jeunesse venir s’initier à la démocratie en Occident et qu’elles adhèrent sans réserve à l’économie mondialisée de marché qui, c’est bien connu, conduit mécaniquement à la démocratie…..

L’expérience n’a pas été concluante à Gaza où le Hamas a bien pris l’argent offert mais n’a pas laissé ses jeunes aller s’initier à la démocratie à l’extérieur et ne s’est pas rallié avec enthousiasme à l’économie de marché. On en a conclu bien sûr que l’échec était imputable à Israël qui a laissé entrer les fonds européens mais n’a laissé circuler ni les personnes ni les biens. C’est en tout cas là l’argument des promoteurs du système. Mais, connaissant un peu les Frères d’Égypte, je ne doute pas qu’eux aussi accepteront les fonds offerts mais mettront tous les obstacles possibles à la découverte de la démocratie par leur jeunesse et à l’instauration d’une économie de marché dont les vertus ne sont pas si évidentes et qui va à l’encontre de tous leurs principes d’économie mercantilo-poujadiste strictement encadrée et contrôlée à leur profit exclusif.

Ce n’est donc pas pour autant qu’il faut espérer qu’après cette expérience de l’islamisme politique « malheureuse mais inévitable » (toujours d’après nos eurocrates….), la vie publique égyptienne reprendra le cours d’une marche exaltante vers la liberté et la démocratie sous la conduite éclairée des blogueurs. C’est, une fois de plus un scénario à la soudanaise qui est à redouter. Incapables de gérer le pays au niveau qui était le sien avant les troubles, les Frères y ont organisé à leur profit la pénurie généralisée, la prédation systématique aux dépens des plus pauvres, et un système global de violence intérieure et extérieure qu’ils attribuent à d’insaisissables « extrémistes » et qu’ils se présentent comme étant les seuls à pouvoir contrôler….tâche effectivement d’autant plus aisée pour eux que les dits extrémistes sont issus de leurs rangs.

Je ne demande qu’à être démenti par les faits et n’en serai nullement vexé si c’est le cas.

 

La Tunisie n’est sans doute pas un cas particulier. Mais ce pays tout proche de la France, le premier à renverser son régime despotique, ne marche pas vers la paix et la sérénité. Les intégristes tiennent le haut du pavé, la société se divise. Comment analysez-vous cette évolution ?

 

La situation en Tunisie présente de nombreuses analogies avec celle prévalant en Égypte. Le parti En-Nahda, expression locale de la Confrérie, y fait preuve, avec encore plus d’habileté, d’autant de duplicité que ses homologues égyptiens. Après avoir officiellement et publiquement renoncé à inclure la chari’a dans la constitution, les Frères tunisiens ont organisé dans les provinces et les villes de moyenne importance, loin de l’attention des médias occidentaux, des comités de vigilance religieux pour faire appliquer des règlements totalement inspirés de la chari’a. Ce mouvement gagne progressivement les villes de plus grande importance et même la capitale où se multiplient les mesures d’interdiction en tous genres, la censure des spectacles, des divertissements, la mise sous le boisseau des libertés fondamentales et, bien sûr, des droits des femmes, et des minorités non sunnites.

Mais tout autant que leurs correspondants égyptiens, les Frères musulmans tunisiens se sont montrés incapables de répondre aux espoirs que leurs actions caritatives avaient suscités quand ils étaient dans l’opposition. Et tout aussi incapables de gérer une économie fragilisée par la crise internationale et par les inquiétudes que leur idéologie réactionnaire provoque. L’évolution de la situation pourrait cependant - en tout cas je l’espère - être différente de celle qu’on peut redouter en Égypte. Il existe en effet en Tunisie une importante classe moyenne acquise à la modernité et qui constitue l’ossature de ce que nous appelons une véritable « société civile » - très embryonnaire en Égypte - faite d’associations à vocations diverses, de groupements de presse et d’artistes, de partis politiques démocratiques certes dispersés mais expérimentés et structurés et surtout de puissants syndicats qui ont toujours joué un rôle important dans les inflexions de la vie publique tunisienne. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’au moment où les islamistes sont en difficulté, c’est l’un des leaders charismatiques proches de l’UGTT , Choukri Belaïd, qui est assassiné par des « éléments incontrôlés » et bien sûr non identifiés, dans la plus pure tradition terroriste des salafistes perdant pied.

Les partis et associations issus de cette société civile ont été durement pénalisés dans les restructurations politiques qui ont suivi la chute de Ben Ali parce qu’ils ne disposaient que de moyens financiers limités tandis que le parti islamiste En-Nahda bénéficiait au vu et au su de tous de généreux financements qataris et sans doute séoudiens. Mais le parti islamiste est, là comme en Égypte, au pied du mur et il lui sera certainement moins facile qu’en Égypte de s’en sortir par une manipulation experte de la violence politique même si l’exemple de Belaïd peut susciter des inquiétudes sérieuses.

Dans leur grande majorité, les Tunisiens sont peu enclins à la violence. Ils lui préfèrent de beaucoup l’ironie, la dérision et l’insolence d’ailleurs souvent plus subversives que la confrontation armée. Ils ne manqueront pas de s’en servir au profit de structures ouvertes et pluralistes auxquelles beaucoup adhèrent et qui sont tout à fait capables - après des débuts peut-être incertains et brouillons - d’assurer une gouvernance tolérante, ouverte et pluraliste du pays. Encore faudrait-il pour cela que les islamistes cessent de bénéficier de ces soutiens extérieurs sur lesquels la communauté internationale s’obstine à fermer pudiquement les yeux.

 

En Libye, ce sont la France et le Royaume-Uni, associés aux États-Unis, qui ont renversé militairement le régime de Mouammar Kadhafi. Certes en appui aux révoltés de Benghazi, en Cyrénaïque, mais avec un résultat concret. Le pouvoir réel est aux mains de milices incontrôlées, des personnalités proches des Frères Musulmans tiennent le pays et sa rente pétrolière. La désagrégation de cet État a porté la déstabilisation dans toute l’Afrique sub-saharienne. Qu’aurait-il fallu faire, à vos yeux ?

 

En Libye comme au Yémen, la disparition des dictateurs, brutale en Libye ou négociée au Yémen, a laissé place à des situations chaotiques et incontrôlées dont on mesure déjà les conséquences à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. On en voit depuis la mi-2012 une illustration spectaculaire au Sahel. Il en est une autre à laquelle les Européens sont moins sensibles parce qu’elle est plus éloignée qui est celle de la province du Hadramaout au sud-Yémen, devenue une zone immense de non-droit servant de refuge territorial aux activistes islamiques de tous genres du Moyen-Orient et de réserve opérationnelle à tous ceux qui trouvent que le pouvoir yéménite n’est pas encore suffisamment islamisé.

En fait, à Tripoli et à Sanaa, s’agitent des pouvoirs politiques en trompe l’œil et sans autorité. Ils ont été adoubés par les pays occidentaux parce qu’ils sont issus de processus électoraux comparables aux nôtres dans la forme. Mais ils ne reflétaient en fait que la soumission cauteleuse de populations habituées depuis longtemps à faire allégeance à ceux qui s’imposent par les armes, surtout s’ils sont soutenus par de grandes puissances. Ces pouvoirs faibles dissimulent mal un contrôle effectif du terrain par des bandes armées aux appétits certains mais aux intérêts divergents qui se réclament toutes du wahhabisme et servent de base arrière et de réservoir au djihadisme et aux bandes criminelles.

Il faudra sans doute beaucoup de temps pour que les rivalités entre ces bandes trouvent une solution ou une issue. Et il n’est même pas sûr qu’une solution soit trouvée et que l’intégrité du pays survive aux affrontements. Nos médias, nos politiques et nos opinions publiques préfèrent ignorer la situation et se contenter de constater que, dans trois ou quatre lieux choisis de Tripoli, évoluent des Messieurs en costume trois pièces et cravate qui nous ressemblent et présentent tous les aspects extérieurs d’un pays apaisé, tolérant, ouvert sur le monde et moderne. Il faut malheureusement gratter au-delà de ces apparences et constater qu’en Libye nous nous sommes fabriqués un Afghanistan de proximité.

Quant à ce qu’il aurait fallu faire, je n’en sais rien. D’ailleurs je n’ai aucune légitimité politique à suggérer quoi que soit et c’est tant mieux. Il faut se méfier des sociétés où les responsables des services de renseignement - même retraités - assument une légitimité politique…..

Mais d’abord, fallait-il faire quelque chose ? Et au nom de quoi ? De quel droit, avec des canonnières et comme au bon vieux temps de la colonisation, allons-nous dire aux autres ce qu’ils doivent croire, penser et faire ? La résolution de l’ONU sur la Libye, inspirée d’un « droit d’ingérence humanitaire » aux limites floues et à la codification incertaine, nous avait prescrit de protéger les populations civiles des frappes d’armes lourdes de l’armée constituée de leur propre pays. Il aurait peut-être été sage de s’en tenir là, de mettre les différentes parties à armes égales pour qu’elles s’assoient autour d’une table et discutent de leur devenir collectif à l’abri d’ingérences extérieures.

Personne ne nous a demandé de détruire tout un appareil d’État, ses infrastructures, ses communications, de bombarder les bâtiments officiels, d’assister militairement la rébellion qui comptait plus d’éléments armés que de civils, de massacrer la famille et les proches de l’autocrate, de livrer ce dernier publiquement et devant les caméras à la loi de Lynch. Il me paraît tout de même un peu hasardeux de prétendre bâtir un « état de droit » en commençant par le dépeçage télévisé d’un être humain, si haïssable soit-il et quels que soient les fautes ou les crimes qu’il a commis. Je sais que les Français ont une certaine pratique dans le domaine puisque nous avons coupé un roi en deux ainsi que sa femme et ses proches pour faire bonne mesure. Il nous a quand même fallu ensuite presque un siècle et demi pour nous en remettre. Je me veux farouchement « officier républicain » et un héritier déterminé de 1789. Mais on ne bâtit ni la démocratie ni la liberté sur des sacrifices humains.

 

La liste des États arabes qui n’ont pas été déstabilisés est assez longue. Mais à chaque fois, les réponses apportées par les pouvoirs ont été différentes. Quelles furent-elles en Algérie, tout d’abord ?

 

Non, la liste n’est pas longue !

À l’exception des pétromonarchies de la péninsule arabique - en particulier les pétromonarchies wahhabites intégristes - tous les pays arabes sont déstabilisés. Et certains depuis longtemps, comme le Soudan depuis que les Frères y ont pris le pouvoir en 1989 et qui n’en finit pas d’agoniser. Ou encore l’Irak qui compte près de 100000 morts depuis 2003 et où chaque journée qui passe aligne sa trentaine de chrétiens ou musulmans chiites victimes de la violence djihadiste wahhabite.

L’Algérie fait partie de ce lot « ancien ». Comme nous l’avons dit, l’Algérie a connu son propre « printemps » entre 1988 et 1991 avec les conséquences que l’on sait. Le peuple algérien est certes exaspéré par la dimension autoritaire et prédatrice de l’oligarchie au pouvoir. On a pu le mesurer récemment à travers un certain nombre de manifestations et même plusieurs suicides par le feu qui n’ont guère donné lieu à ces « images » sans lesquelles la presse occidentale estime qu’il ne se passe rien.

Mais après dix années d’affrontements civils et des dizaines de milliers de morts, la population algérienne sait aussi de quoi l’islamisme politique, que tout semble actuellement favoriser, est capable. Il s’est donc institué une sorte d’attentisme résigné mais fragile qui peut dégénérer à tout moment en anarchie. C’est d’autant plus vrai que, pour survivre, la classe politique algérienne a fait de très larges concessions à l’islamisme dans la réglementation de la vie publique, le droit civil, les fondements du statut personnel. Ce sont des dispositions peu visibles mais qui engagent durablement l’avenir. Enfin, il reste en Algérie d’inquiétants foyers de violence. Les forces de sécurité algériennes semblent avoir à peu près sécurisé le nord du pays au terme d’une longue décennie d’affrontements et circonscrit le domaine des djihadistes aux frontières sud du pays. Mais comme l’a dit le Président Hollande au Mali, ces djihadistes sont vaincus mais ils sont toujours là. Et comme toute guérilla dégénérée, ils se sont reconvertis au grand banditisme, au trafic de drogue et à la prise d’otages. Tout ceci n’offre pas le tableau d’une grande et durable stabilité.

 

La cas du Maroc est très particulier. Le roi Mohamed VI a semble-t-il réussi, au moins  temporairement, à maîtriser la situation. Comment a-t-il procédé ? Cette attitude peut-elle avoir des résultats durables ?

 

Les royaumes arabes du Maroc et de Jordanie paraissent aux yeux des opinions publiques occidentales relativement épargnés par le désordre. Ils le doivent en partie à la dimension théologale de leurs monarques qui - l’histoire et la légende l’affirment - descendent en droite ligne du Prophète et bénéficient à ce titre d’une certaine légitimité religieuse. Ils le doivent surtout aux importantes concessions qu’ils ont été amenés à faire aux partis politiques islamistes auxquels ils ont bien été contraints de déléguer  de vastes espaces de pouvoir avec des résultats aussi peu convaincants qu’en Égypte ou en Tunisie et qui peuvent rapidement évoluer vers la confusion.

Cela dit, l’analogie entre les deux royaumes s’arrête là. Grand spécialiste du Maroc, Rémy Leveau notait en privé dans les années 70 que « le Maroc est un royaume à géométrie variable fonction de l’habileté et de la puissance du Prince ». C’est toujours aussi vrai. Le roi Mohammed VI dispose d’une certaine marge de manœuvre parce qu’il se sait loin de l’épicentre islamiste du monde arabe alimenté par les monarques wahhabites. Il a su habilement, tout en se posant en garant de valeurs essentielles, ouvrir pacifiquement et sans casse la porte aux politiciens populistes islamistes dont le discours démagogique avait séduit les électeurs. À eux maintenant de montrer ce qu’ils sont capables de faire et d’honorer leurs promesses dans le respect des traditions fondamentales du royaume incarnées par le monarque dont la dévotion à l’Islam ne peut être mise en doute. S’ils n’y arrivent pas, s’ils déçoivent le peuple, alors ils devront partir. Entrés par les urnes, sortis par les urnes. Les choses seront claires et les forces politiques traditionnelles du pays, en général modérées et tolérantes, pourront revenir en scène.

Pour la Jordanie, dont le roi a suivi à peu près le même parcours, les choses sont plus risquées. Son pays est géographiquement au milieu de toutes les problématiques les plus dramatiques de la région et sert de lieu de passage ou de refuge aux influences les plus contradictoires : affrontements Israël-Palestine, affrontements civils et militaires de Syrie, affrontements communautaires irakiens, proximité d’une Arabie Séoudite qui n’a aucune sympathie pour les Hachémites et se tient en permanence prête à les déstabiliser. C’est beaucoup pour un petit pays qui compte plus de réfugiés palestiniens, syriens, irakiens agités par les différents courants salafistes que de citoyens d’origine.

 

Je sais avec quelle précision vous suivez la situation du Liban, nœud de toutes les crises. Qu’en pensez-vous ?

 

Oui, nul ne séjourne au Liban sans y laisser un peu de son âme et de son cœur. Le destin du Liban est inextricablement lié à celui de la Syrie. Du fait de la fermeture hermétique de la frontière sud du pays avec Israël depuis 1948, la Syrie est le seul voisin, client et fournisseur du Liban par voie terrestre. Alors bien sûr, comme dit un vieux proverbe : « quand la Syrie s’enrhume, le Liban se mouche ». Et le Liban reproduit, de façon plus dramatique encore les contradictions communautaires du pays. Le régime baassiste syrien s’était efforcé de gommer ces contradictions en bâtissant un édifice constitutionnel fondé sur l’absence de toute référence à l’Islam, la laïcité, l’égalité des citoyens devant la loi quels que soient leur confession, leur sexe ou leur origine ethnique,. Le Liban a choisi une autre voie dès 1943 en institutionnalisant les divisions communautaires par des systèmes de quotas à tous les échelons de la vie publique. Ainsi en vertu de ce « Pacte National », la Présidence de la République est obligatoirement réservée à un chrétien maronite, la Présidence de la Chambre des députés à un musulman chiite et la Présidence du Conseil des ministres à un musulman sunnite. Et ainsi de suite dans jusqu’u échelons les plus subalternes de l’administration, l’armée, les différents services de l’État.

Le problème est que tout l’édifice repose sur un recensement effectué par la puissance mandataire en 1936. Les données démographiques du pays ont beaucoup changé en 80 ans et la composition des quotas ne reflète plus la répartition communautaire du pays où les chiites sont devenus largement majoritaires et les chrétiens minoritaires tandis que le Pacte National fige toute la vie publique dans une logique de rivalités et d’affrontements communautaires d’où le modèle démocratique électif individualiste à l’occidentale « un homme-une voix » ne peut en aucun cas sortir. C’est cette double impasse qui a conduit aux longs affrontements civils libanais quand les réfugiés palestiniens chassés de Jordanie après le Septembre noir de 1971 sont venus chercher asile dans les banlieues des grande villes libanaises. Ils étaient en très grande majorité sunnites et la classe politique sunnite du Liban - en perte de vitesse dans tous les domaines - a tenté d’instrumentaliser ce renfort inattendu, rompu à la guérilla et la subversion, pour reprendre les rênes du pouvoir des mains des chrétiens et des chiites. C’est ce qui a conduit au déclenchement de la guerre civile en 1975, puis, par effet domino, à l’intervention syrienne de 1976, à celle des Israéliens en 1978 et 1982, aux massacres de Sabra et Chatila, à la montée en puissance du Hezbollah chiite et ainsi de suite dans une logique perpétuelle de recherche d’équilibres communautaires qui n’ont jamais été trouvés. Tous les ingrédients d’affrontements violents restent réunis et le feu couve sous la cendre. Si la « maison Liban » reste debout c’est que, comme dans je ne sais plus quel conte pour enfants, elle ne sait pas de quel côté tomber. Mais l’islamisation des printemps arabes pourrait bien changer la donne.

Si la Syrie est intervenue au Liban en 1976 et y a installé un proconsulat permanent pendant 30 ans, c’est d’abord parce que Hafez el-Assad ne voulait pas que Beyrouth se transforme en base arrière et en tête de pont de la subversion sunnite alimentée par l’Arabie contre son pays. Il a ensuite été contraint d’y jouer des partitions complexes pour maintenir les équilibres et éviter que les communautés non sunnites, principalement les chrétiens et les chiites, prennent avantage de la situation pour jouer leur propre jeu et développer des systèmes d’alliances extérieures défavorables à Damas. C’était un jeu compliqué qui, on le sait, n’a pas été exempt de « bavures ». Mais c’était surtout une stratégie fragile supposant la permanence d’un pouvoir fort et incontesté en Syrie. Ce n’est plus le cas.

 

Mais justement, cette situation ne peut-elle pas entraîner un élargissement de la guerre civile syrienne au Liban ?

 

De nombreux observateurs et analystes accusent aujourd’hui Bashar el-Assad de vouloir « exporter » sa guerre civile au Liban. Il a assez à faire chez lui et je ne vois pas bien l’intérêt qu’il pourrait avoir à se mettre un problème supplémentaire sur les bras s’il ne s’y sentait pas contraint par la présence active et offensive d’éléments rebelles dans le pays voisin. La crise syrienne n’a pas besoin d’être exportée au Liban, elle s’y exporte très bien toute seule. Ce que je constate, et que la presse française se garde bien d’évoquer, c’est que certaines zones sunnites de la Bekaa nord et des camps palestiniens des environs de Tripoli ainsi que des banlieues sunnites de cette ville proche de la frontière sont devenues les camps de base de plusieurs milices salafistes - dont Jabhat el-Nosra qui se réclame d’Al-Qaïda - et de nombreux volontaires étrangers, Tchétchènes, Libyens, Arabes « afghans » qui sévissent sur la région centrale du territoire syrien. Ces miliciens sont apparemment protégés par certains responsables sécuritaires sunnites libanais mais leurs activités violentes les ont aussi opposés directement à l’armée et à la police libanaises qui y ont laissé plusieurs morts. Difficile dans ces conditions de savoir qui exporte quoi, où et pourquoi. Mais la présence sur le sol libanais de ces milices djihadistes ne laisse rien présager de bon pour l’avenir et conduira inévitablement à des confrontations violentes avec les chrétiens et les chiites sur le territoire libanais.

Enfin, économiquement handicapé par la crise mondiale et la coupure des liaisons avec l’hinterland arabe, le Liban doit subir de plus un afflux massif de réfugiés de Syrie. Les victimes de la répression ou des frappes du régime fuient plutôt vers la Turquie et la Jordanie. D’une manière générale, les Syriens qui se réfugient au Liban sont des éléments des minorités menacées, chrétiens, chiites, druzes, ismaéliens, qui viennent chercher asile chez leurs coreligionnaires au pays du Cèdre. Ils ne fuient pas la répression du régime, comme le soulignent régulièrement de leurs sarcasmes indignés des observateurs peu scrupuleux commentant les files de réfugiés aux postes frontières syro-libanais, mais bien les exactions d’une rébellion maintenant dominée par les salafistes. Il est clair que si les islamistes prennent le pouvoir à Damas, ces exilés là ne rentreront pas chez eux et alourdiront un peu plus le poids des contentieux communautaires libanais. Quelle que soit l’issue de la crise syrienne, l’avenir des minorités du Liban apparaît des plus sombre.

 

Depuis le début du grand mouvement dans les pays arabes, le Qatar et les Émirats ont joué un rôle considérable, tout comme l’Arabie saoudite.  Comment le qualifiez-vous, quelles sont les implications concrètes de ces  pays et quels buts poursuivent-ils ?

 

Je ne suis pas certain que les Émirats soient très impliqués dans la crise. On ne trouve trace de leur implication que dans leur participation aux côtés des Saoudiens à la répression sanglante des révoltes populaires du Bahraïn et dans des fournitures d’armes - en particulier de grenades à main de fabrication Suisse en service uniquement dans l’armée émiratie - aux djihadistes de Syrie. Ce qui est surtout apparu depuis la parution de la première édition de ce livre est l’implication grandissante et parfois déterminante de l’Émirat du Qatar, en concurrence avec les Saoudiens et parfois à leurs dépens, dans le soutien aux forces politiques islamistes et aux rébellions armées salafistes.

Cet émirat du Golfe persique qui ne compte qu’environ 300000 habitants de souche est gouverné autoritairement de façon patrimoniale par une seule famille qui concentre tous les pouvoirs. Ce pays minuscule, dont la fortune a explosé à la fin des années 90 parce que ses eaux territoriales couvrent une partie du plus grand gisement de gaz naturel du monde, doit gérer une insertion difficile entre deux voisins puissants et dangereux. Au sud, l’Arabie Séoudite avec laquelle il est en rivalité sur le plan religieux et qui a juré sa perte en allant même demander sans succès aux Égyptiens d’en chasser l’Émir manu militari au tournant des années 2000. Au Nord, l’Iran chiite et ses 75 millions d’habitants, foncièrement hostile aux wahhabites et qui partage avec l’Émirat l’exploitation de la même poche de gaz au fond du Golfe persique, situation à terme lourde de contentieux.

Ainsi menacé, le Qatar a repris à son compte les stratégies mises en œuvre par son rival saoudien dans les années 80 : se concilier par l’argent et des investissements massifs l’appui politique et la protection armée des grandes puissances militaires d’occident d’une part, et d’autre part tenter de faire jeu égal et, si possible, de supplanter l’Arabie dans le contrôle de l’Islam mondial par le biais des Frères Musulmans et du djihadisme salafiste. C’est ainsi qu’on voit maintenant la patte du Qatar sur tous les théâtres politiques et militaires de l’activisme islamiste, de Gaza au Mali, de la Syrie à la Libye, de la Tunisie à l’Égypte avec la complaisance naïve, intéressée ou hypocrite de décideurs occidentaux.

Face à ce bouillonnant rival qui s’agite avec l’ardeur des néophytes, le roi Abdallah d’Arabie semble vouloir commencer à faire preuve de plus de prudence et de discernement dans le soutien au salafisme politique qui pourrait bien se retourner un jour contre son propre pays. Mais il ne semble guère suivi par le reste de la famille régnante et ne pourrait sans dommage inverser complètement une tendance et des pratiques qui - nous l’avons vu dans plusieurs chapitres du livre - sont des constantes incontournables de la politique extérieure du royaume.

Cette surenchère permanente entre les deux théocraties wahhabites a eu des répercussions immédiates sur le fonctionnement des institutions internationales. Débarrassés des ténors sans doute peu vertueux du nationalisme arabe, de Saddam Hussein, de Ben Ali, de Moubarak, de Kadhafi, à l’abri des critiques de l’Irak, de l’Algérie et de la Syrie englués dans leurs conflits internes, l’Arabie et le Qatar n’ont eu aucun mal à prendre avec leurs pétrodollars le contrôle de la Ligue Arabe et d’en faire un instrument de pression sur la communauté internationale et l’ONU en faveur des mouvements politiques fondamentalistes qui confortent leur légitimité et les mettent à l’abri de toute forme de contestation démocratique.

 

Comment expliquez-vous la proximité apparente des dirigeants français avec le Qatar et l’Arabie, où les visites officielles se multiplient ?

 

Certains collaborateurs du ministre français des affaires étrangères ont récemment déploré le « qatar-bashing » auquel ils estiment que divers observateurs et certains journalistes se livrent depuis quelques mois. La critique des initiatives des pétromonarques serait selon eux un coup de poignard dans le dos de l’économie française en crise. Je ne peux partager cette vision des choses et je pose depuis plusieurs mois cette même question avec insistance : « Les investissements massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valent-elle notre complaisance face à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri ? ». À chacun d’y répondre en son âme et conscience.

Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange en effet apparaît en revanche l’empressement des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent. Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les manœuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté internationale à en faire autant avec Bashar el-Assad, a assisté pendant des mois l’arme au pied au dépeçage du Mali, aux exactions contre les populations civiles, aux mutilations, aux viols, aux destructions, par des hordes criminelles qui se disaient islamistes parce que leurs rivaux politiques déjà installés sur le terrain ne l’étaient pas.

L’intervention française contre les bandes islamiques au Sahel pose tout de même un problème de cohérence du discours et de l’action de nos politiques et de nos médias. Même si le contexte est très différent, nous nous trouvons à lutter au Mali contre les mêmes bandes djihadistes que nous soutenons en Syrie…. Le Ministre français des Affaires étrangères et ses collaborateurs s’indignent des interrogations ou des critiques formulées par certains au sujet du rôle de notre « allié qatari » au moment où le dit allié condamne sans ambages - comme tous les pouvoirs islamistes - notre intervention au Mali.

Mais il est vrai que nous ne sommes pas à une contradiction près. Les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher pendant des mois à la répression sanglante par les chars séoudiens et émiratis des contestataires du Bahraïn, pays à majorité chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même encore, les massacres répétés de chrétiens nigérians par les milices islamistes du Boko Haram ne suscitent guère l’intérêt des médias et encore moins la condamnation par nos politiques. Quant au lynchage de l’ambassadeur américain à Benghazi par des djihadistes, à l’enlèvement et la séquestration durable de quatre membres de la Cour Pénale Internationale par des « révolutionnaires » libyens, à la présence - selon des observateurs allemands - d’avions qataris venus « exfiltrer » des militants islamistes maliens serrés de trop près par les troupes françaises, ce sont des informations traitées en mode mineur, voire passées à peu près inaperçues dans nos médias.

La conséquence de ces incohérences est que nous ne sommes plus crédibles nulle part. Qui ira faire confiance à quelqu’un qui trahit ses alliés tous les cinq ans ? Qui soutient ici ceux contre lesquels il lutte ailleurs ? Qui prétend répandre la liberté et la démocratie alors qu’il fait cause commune avec des réactionnaires intégristes religieux ? À qui irons nous faire croire que nous ne savions pas que les milices « révolutionnaires » libyennes et syriennes sont des djihadistes salafistes et que les Frères Musulmans de Tunisie et d’Égypte n’ont aucun respect pour la liberté ?

 

À la périphérie du monde arabo-sunnite, l’Iran a moins fait parler de lui depuis deux ans ? Pourtant, son rôle est central dans le soutien à Bachar el-Assad et il demeure désireux de soulever les chiites présents dans les monarchies du Golfe. Qu’en pensez-vous ?

 

La situation de l’Iran n’a guère évolué depuis la description que nous en faisions il y a dix-huit mois. Mais cette permanence cache mal l’arrivée prochaine d’échéances préoccupantes pour le régime des mollahs. Mobilisée sur les problématiques du monde arabe, l’attention internationale s’est évidemment détournée de celles de l’Iran. Et il a été mis, au moins provisoirement, une sourdine aux gesticulations martiales israéliennes et américaines en direction du complexe nucléaire iranien. Mais si les soubresauts du monde sunnite n’attristent certainement pas le régime islamique, leurs conséquences prévisibles n’ont pas de quoi le réjouir non plus.

La chute des régimes nationalistes arabes opposés aux théocraties, la généralisation des pouvoirs  d’inspiration salafiste, enlèvent à Téhéran une bonne part de sa marge de manœuvre dans l’exploitation des contradictions du monde arabe. Au sein du monde musulman, l’Iran se retrouve confronté à un front unique piloté par les wahhabites alliés à l’Occident. C’est une position d’isolement stratégique extrêmement difficile à gérer.

À l’intérieur des frontières, l’instabilité chronique de la rue arabe, les manifestations pacifiques ou violentes qui en découlent, les images qui circulent sur internet et les télévisions satellitaires constituent autant d’incitations à la contestation au sein d’une population fatiguée par les rigueurs du régime, le poids des sanctions économiques et financières, l’absence de perspectives et d’espoir alors que des échéances électorales importantes se profilent à court terme. Et compte tenu de la sourdine mise aux menaces militaires contre le pays, la Présidence et le bureau du Guide ne peuvent même plus jouer sur le ressort éprouvé de « la patrie en danger » pour mobiliser en leur faveur le réflexe nationaliste persan.

Ce n’est pourtant pas faute d’essayer. Fidèle à sa stratégie d’affichage de ses capacités en missiles, l’Iran a procédé début février 2013 au tir d’une fusée capable d’emporter un singe en orbite basse et de le ramener vivant au sol. La réussite de l’opération indique une maîtrise dans la manipulation des missiles balistiques intercontinentaux emportant une charge utile opérationnelle et récupérable. Pour autant, le battage organisé autour du lancement et l’exhibition complaisante de la malheureuse bestiole ramenée saine et sauve au sol n’a suscité que de maigres réactions et quelques entrefilets dans les dernières pages de la presse internationale.

Pour le reste, l’Iran en est réduit à tenter de défendre difficilement ses acquis sans engranger de bénéfices et même en subissant quelques pertes. Téhéran chipotait depuis plusieurs années le contrôle du Hamas palestinien aux Saoudiens, chacun y allant alternativement et de temps en temps de sa dizaine de millions de dollars. L’émir du Qatar est venu en octobre 2012 renvoyer ses deux rivaux dos à dos en posant 400 millions de dollars sur la table tandis que Khaled Meshaal, chef du Hamas en exil, se soustrayait pour raisons de sécurité à la « garde bienveillante » des ses hôtes syriens à Damas et se réfugiait à Doha…

Téhéran s’est évidemment empressé de stimuler l’ardeur contestataire des chiites de l’Émirat du Bahraïn qui constituent 70 à 80% du pays et ne supportent plus leur autocrate sunnite. Mais leur révolte a été noyée dans le sang par les armées saoudienne et émiratie sans que les Occidentaux réagissent et que la presse internationale en fasse état. En définitive, il n’est plus resté à l’Iran qu’à défendre son « arc chiite », cette zone s’étendant de l’ouest de l’Afghanistan jusqu’au sud Liban à travers l’Irak et la Syrie et dont la Syrie est le maillon faible puisque le pays est à majorité sunnite et que les Alaouites qui y détiennent le pouvoir sont très éloignés du chiisme et très minoritaires. La Syrie de Bashar el-Assad a pour l’Iran trois vertus : être farouchement opposée aux arabes sunnites, constituer un verrou empêchant la création d’un axe sunnite nord-sud reliant l’Arabie wahhabite aux islamistes turcs et caucasiens, constituer un pont vers le Hizballah libanais dont on a vu à quel point il est fondamental pour la diplomatie et les stratégies de Téhéran.

Cependant, si l’Iran peut - et il ne s’en prive pas - alimenter en armes et en finances le régime syrien qui en a le plus grand besoin, son implication militaire  dans le conflit interne ne peut se limiter qu’à l’envoi de quelques conseillers, techniciens ou miliciens des Basidj ou des Pasdarans. Une implication directe de l’armée iranienne dans le conflit ne manquerait certainement pas de déclencher une escalade militaire amenant en cascade sur le terrain l’armée turque, puis les armées de l’OTAN. Le régime iranien ne peut ni ne veut prendre ce risque. Le souvenir de la guerre Iran-Irak est encore trop présent dans les mémoires. La population iranienne est mobilisable pour défendre son sol mais certainement pas pour attaquer sur le sol des autres. En définitive, le malheur des Arabes sunnites ne fait pas le bonheur des Iraniens chiites ….

 

À travers tous ces bouleversements du monde arabe et musulman la menace terroriste djihadiste reste inchangée comme nous le rappellent malheureusement l’affaire Merah et la situation au Sahel. Les « printemps arabes » n’ont donc eu aucune influence sur ce type de menace ?

 

Je ne partage absolument pas cette façon d’aborder le problème.

Quand Claude Guéant et Bernard Squarcini évoquent à propos de Mohammed Merah le concept de « loup solitaire », ils ont parfaitement raison n’en déplaise à quelques experts autoproclamés des plateaux de télévision. Ce n’est pas parce que Merah a reçu l’appui de quelques membres de sa famille, ce n’est pas parce qu’il a bénéficié de la complicité d’un copain qui lui a prêté un scooter volé et ce n’est pas parce qu’il a suscité l’enthousiasme d’une centaine d’abrutis sur Facebook que cela fait de lui un membre à part entière d’une quelconque internationale djihadiste à la stratégie définie. Il s’est procuré des armes et des fonds aux mêmes endroits et selon les mêmes méthodes que n’importe quel voyou des quartiers sensibles. Ses voyages « touristiques », d’ailleurs très courts, en zone pakistano-afghane lui ont effectivement permis des rencontres de hasard avec des activistes islamistes, ce qui n’a rien de surprenant vu leur densité sur zone. Mais il n’a reçu d’eux ni consignes ni formation particulière. D’ailleurs il n’y a pas besoin de formation particulière pour révolvériser des passants ou des petits enfants dans les rues d’une ville française.

Il y a peut être eu des erreurs dans l’appréciation et le traitement de la dangerosité de Mohammed Merah. Mais sa dangerosité ne relevait pas du djihadisme international. Son action n’a été mandatée par personne et ne s’inscrivait dans aucune stratégie de groupe. Elle n’a bénéficié directement ou indirectement à aucune « cause ». L’action de Merah relevait de la psychiatrie. Son parcours et sa démarche sont en tous points similaires à ceux d’un Anders Breivik en Norvège ou d’un Timothy Mac Veigh à Oklahoma City au sujet desquels personne n’a jamais songé à évoquer un quelconque phénomène de terrorisme international. Comme tous les psychopathes, Merah avait besoin de donner une certaine rationalité à ses délires. Il est allé la chercher dans son fond culturel personnel et familier lié aux flamboyances de la violence djihadiste, comme Anders Breivik est allé la chercher dans le vieux fond culturel nazi et Mac Veigh dans celui du Ku Klux Klan. Il existe sans doute dans notre pays quelques dizaines de jeunes gens « border line » prêts à passer à la violence au hasard d’une situation tendue ou de rencontres malheureuses dans leur vie personnelle. C’est ce qu’on pourrait qualifier de « syndrome de Lucien Lacombe » qui aurait aussi bien pu devenir un résistant respecté qu’un nervi de la Gestapo.

 

Et je comprends que vous n’associez pas non plus les activistes du Sahel au terrorisme international djihadiste ?

 

Pas encore….La situation au Sahel, et plus particulièrement au Mali, ne relève pas à ce stade de la logique terroriste internationale. Les groupes activistes islamiques comme Ansar ed-Dine ou le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) agissent en armée constituée, avec armes et bagages, en utilisant des moyens militaires contre une armée constituée dans la perspective de conquérir le terrain pour y exercer le pouvoir. C’est là pour l’instant une logique militaire et non pas terroriste. Mais s’ils perdent pied militairement, il est très probable qu’ils évolueront vers des formes d’action terroriste locale et même internationale. Leur capacité de nuisance dépendra alors des soutiens extérieurs qu’ils recevront.

Quant aux pseudo-terroristes d’AQMI, ils ont largement confirmé au cours des deux dernières années leur vocation de bandes criminelles, souvent concurrentes et rivales, vouées au racket, aux trafics, à la piraterie et aux enlèvements contre rançon. Même s’ils se drapent dans la bannière de l’Islam pour se donner du prestige et de la respectabilité, leurs chefs ne font plus beaucoup illusion sur le plan de la politique et de la foi.

Pour en revenir au cœur du sujet, force est de constater que la menace djihadiste a atteint ces deux dernières années un niveau d’étiage au plan international tandis qu’elle se renforce au niveau local. C’est parfaitement cohérent avec les évolutions politiques récentes du monde musulman. Nous avons vu il y a deux ans que la violence salafiste exercée dans le monde entier par les Jamaa Islamiyyah qui sont le bras armé des Frères Musulmans avait pour objectif de rendre le monde musulman haineux et haïssable afin de leur permettre d’y prendre le pouvoir sans que les alliés occidentaux des pouvoirs en place songent à intervenir. Nous en avions conclu à l’époque qu’ils avaient été servis au-delà de leurs espérances puisque, non content de ne pas les affronter, l’Occident leur offrait le pouvoir sur un plateau et qu’aujourd’hui, toute honte bue, l’Union Européenne étudie même les moyens de leur fournir des moyens financiers pour l’exercer en échange de promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent. Ce n’est évidemment pas le moment pour eux de se signaler à l’attention internationale par des actions violentes inconsidérées en dehors de leur « territoire de chasse ». Ils ne peuvent empêcher que des excités sociopathes comme Merah puisent dans leurs épopées pour exprimer leur mal-être en Occident mais ils ne font certainement rien pour favoriser ce genre de dérapage.

Leur vrai problème des dix-huit derniers mois a été de consolider, par des actions de violence politique contre leurs opposants, leur pouvoir là où ils l’ont déjà conquis - comme on le voit en Tunisie, en Égypte, en Libye ou au Yémen - ainsi que de finir de le prendre, au besoin par des actions militaires bénéficiant de l’appui, de la neutralité ou de la cécité des Occidentaux, dans les pays musulmans qui leur résistent encore comme la Syrie ou l’Irak. Il se pourrait cependant que leurs appétits trop vite dévoilés, leurs maladresses et leur incompétence politique changent assez rapidement la donne.

Les peuples « conquis » en Libye, en Tunisie, en Égypte et ailleurs ont eu presque deux ans pour faire leurs comptes. Et le compte n’y est pas. Ils auraient peut être accepté le sacrifice de quelques espaces de liberté contre la dignité et la prospérité générale promises par les Frères. Or, non seulement la prospérité ne vient pas, mais ce sont des pans entiers des libertés publiques qui passent chaque jour à la trappe emportant avec elles la dignité à laquelle ces populations aspiraient par-dessus tout. Les Frères vont apprendre à leur dépens que s’il a été assez facile de faire descendre des manifestants dans la rue, il est plus malaisé de les faire rentrer chez eux. Quand on les connaît un peu, on sait qu’ils ne se résoudront pas aisément à se remettre en cause ou à partager un pouvoir tout neuf qu’ils guignaient depuis un siècle. Ils répondront à la contestation par la violence, mais pas à la manière bien visible des dictateurs en lâchant des troupes en uniforme dans les rues. Ils y répondront à leur manière par des attentats « anonymes », des assassinats politiques, des voitures piégées, l’entretien d’une insécurité permanente qu’ils attribueront à d’invisibles mains étrangères, mécréantes et mal intentionnées qu’ils prétendront être les seuls à pouvoir couper.

À ce petit jeu, les Occidentaux en général semblent tout désignés pour être dénoncés comme les propriétaires de ces « mauvaises mains » dans le cas où ils auraient en plus la mauvaise idée de ne plus soutenir les Frères. Or le début de 2013 paraît marqué par les prémices d’inflexions significatives dans l’attitude des Occidentaux à l’égard de l’islamisme politique.

 

Comment analysez-vous, de ce point de vue, la situation au Sahel marquée au début de l’année 2013 par une opération militaire de grande envergure au Mali ?

 

L’intervention militaire française au Mali, même si elle a été tardive, constitue un tournant majeur. En contraignant nos responsables politiques et nos diplomates à faire le grand écart, elle les oblige aussi à la réflexion. Nous nous trouvons en effet à lutter au Mali contre ceux que nous avons soutenus en Libye et que nous soutenons en Syrie. Quels que soient les défauts imputés à Bashar el-Assad et les souhaits de changements qu’on peut formuler en Syrie, ils ne modifient rien à cette réalité d’évidence. L’unanimité affichée contre l’intervention française au Mali dans les pays où nous avons favorisé l’accession au pouvoir de la Confrérie et chez nos supposés alliés des pétromonarchies devrait nous inciter à réfléchir à nos systèmes d’alliance. Même si elle a été accueillie sans enthousiasme par nos alliés européens, cette intervention a été saluée par la Maison Blanche où l’on perçoit que la seconde mandature du Président Obama pourrait donner lieu à des changements significatifs dans la politique de tolérance américaine à l’égard de l’islamisme politique et des régimes réactionnaires de la Péninsule arabique.

Tout indique que les Frères ont déjà perdu le soutien populaire qui les a portés au pouvoir dans les pays du « printemps arabe ». De nombreux indices montrent qu’ils pourraient aussi perdre dans les mois qui viennent le soutien complaisant que leur ont accordé les Occidentaux. Si la conjonction de ces différents éléments venait à les éloigner du pouvoir, il ne fait aucun doute qu’ils retrouveront les jalons posés en son temps sur le chemin de l’Islam par leur idéologue de la violence Sayyid Qotb et qu’ils reprendront leurs stratégies de violences politiques locales et de terrorisme international. Leur détermination est intacte, leur expérience est encore fraîche, leurs réseaux de violence sont encore opérationnels dans le monde entier. Tant qu’ils bénéficieront du « nerf de la guerre » financier que leur prodiguent généreusement nos partenaires wahhabites du Qatar et de l’Arabie, les Frères Musulmans, leur filiation salafiste et surtout leurs différents bras armés djihadistes pèseront sur notre sécurité collective. J’y inclus celle de nos voisins arabes, quelle que soit leur confession, et musulmans, quelle que soit leur nationalité, qui sont les premières victimes de cette violence.

 

 

07/12/2012 - Atlantico - Enquête sur les services de renseignement français

 

1°) Selon toute vraisemblance, un comité d'enquête parlementaire sera crée en janvier prochain. N'y-a-t'il pas un risque d'instrumentalisation du politique sur nos services de renseignements.

 

J'ai toujours appelé de mes voeux un contrôle démocratique - parlementaire ou autre - des services de renseignement qui, en France, relevaient jusqu'en 2007 du "bon plaisir" exclusif du chef de l'Etat, situation unique parmi les grandes démocraties.  C'est en l'absence de ce contrôle qu'existe un réel risque d'instrumentalisation des services par l'exécutif à des fins plus ou moins avouables.

Les récentes réformes de l'appareil de renseignement français ont abouti entre autres en 2008 à la création d'une délégation parlementaire au renseignement et à la création d'un poste de coordonnateur du renseignement indépendant des services. Ces réformes constituent le début d'une démarche utile assurant une bonne visibilité du travail des services par les élus de la Nation et susceptible d’assurer la continuité entre les activités de défense et le fonctionnement courant de la « société civile ».

La constitution d'une commission d'enquête parlementaire dans le cadre de l'affaire Merah n'est pas choquante pour les professionnels du renseignement. Mais elle me paraît être une initiative un peu disproportionnée par rapport aux faits dans la mesure où les  dysfonctionnements inhérents à cette affaire ont été parfaitement analysés  dans le rapport de MM. Desprats et Léonnet en date du 19 octobre dernier. Ce rapport, accessible à tout le monde et en particulier aux parlementaires, propose des solutions aux difficultés apparues dans le traitement de cette affaire et je ne vois guère ce qu'une commission d'enquête parlementaire pourra faire de plus.

 

2°) Selon Noël Mamère, il y aurait des "dysfonctionnements graves dans le système de renseignement français", notamment en terme de lutte anti-terroriste. Ce constat est-il crédible ?

 

Si Monsieur Mamère a connaissance de "dysfonctionnements graves dans le système de renseignement français", il est de son dévoir d'élu du peuple de les exposer publiquement et en détail.

Engagée sur de nombreux dossiers politiques internationaux où la composante terroriste est prégnante, située sur d’importantes routes de trafics internationaux en tous genres, disposant encore – n’en déplaise aux esprits chagrins – d’un important potentiel d’innovation technologique, la France a été relativement épargnée depuis près de vingt ans par les paroxysmes de la violence politique, des dérives criminelles mafieuses et de l’espionnage industriel. Elle ne le doit ni a un heureux hasard ni à la providence mais au travail obscur, patient et obstiné de ses services de sécurité intérieurs et extérieurs. Il ne s’agit pas de leur tresser des couronnes pour avoir rempli la mission qui est la leur mais de veiller à ce qu’ils puissent continuer à la remplir avec le soutien éclairé de tous, en particulier des élus de la Nation.

D'autre part il y a un grave abus de langage à classer les récentes affaires de violence aveugle dans notre pays - telles l'affaire Merah ou celle plus récente du "réseau de Strasbourg" - dans des problématiques de terrorisme. On est plutôt là dans des affaires de dérives psychiatriques comme celle d'Anders Breivik en Norvège ou des tueurs fous de Colombine aux Etats Unis. Ce n'est pas parce que les auteurs de ces violences en France sont musulmans ou convertis à l'Islam qu'il faut voir en eux des "terroristes" qui relèveraient du renseignement antiterroriste. Ils sont symptomatiques d'un mal plus profond de notre société qui appelle certainement des réponses de surveillance et de prévention policières et judiciaires, mais aussi - et surtout - des réponses politiques, sociales, éducatives et culturelles.


3°) Les députés EELV, à l'origine de l'initiative, affirment qu'une telle enquête rendra hommage aux familles de victimes de l'affaire Merah mais aussi de l'affaire Karachi. Le compassionel est-il réellement compatible avec la raison d'Etat ?

 

Le compassionnel n'est pas compatible avec grand chose si ce n'est la bonne conscience des compattissants....

Mais je ne vois pas du tout le rapport entre l'affaire Merah et les affaires de Karachi ni en quoi les conclusions d'une commission d'enquête sur les ratés de l'affaire Merah sera d'un quelconque réconfort pour les familles de victimes de l'attentat de 2003 au Pakistan.

Je dis "les affaires" car il y a bien deux affaires dites de Karachi. L'une qui est une affaire opaque de corruption dans les années 95 et qui reste à élucider mais dont les services de renseignement sont totalement absents. L'autre qui est une affaire de terrorisme en 2003 et où les services de renseignement ont distingué dès le début des indices sérieux et concordants d'implication des services locaux.

A ce jour aucun des magistrats en charge de ces affaires n'a été en mesure d'établir un lien entre les deux. L'enquête sur l'attentat contre les employés de la DCN n'est pas du ressort des services de renseignement dont le rôle se limité à assister en toute transparence les magistrats en charge de cette affaire s'ils le demandent. Ces magistrats sont à ce jour au nombre de trois, un procureur et deux juges d'instruction successifs dont l'indépendance envers l'exécutif et les services ne peut être mise en doute.

Enfin il est paradoxal de voir des élus appelant quotidiennemnt à la désobéissance civile, à la constitution de zones interdites aux forces de l'ordre, à l'occupation illégale d'immeubles, à la destruction sauvage des récoltes d'autrui - fussent-elles OGM, saisis brusquement de l'irrépressible besoin d'aller jeter la suspicion sur  l'activité des services de sécurité alors qu'ils ont toute possibilité d'aller s'informer dans le cadre de la délégation parlementaire au renseignement qui, par décret du 24 décembre 2009, est habilitée à auditionner le coodonnateur du renseignement. 

 

 

30/11/2012 - Atlantico - Situation militaire en Syrie

 

1°) Un hélicoptère de l'armée de Bachar Al-Assad vient d'être abattu par un lance-roquette de haute-technologie mercredi dernier. D'aucuns affirment qu'un tel matériel n'aurait pu être fourni que par les Américains, qu'en est-il concrètement ?

 

Il conviendrait d'abord de vérifier cette information, toutes les parties en présence ayant tendance à travestir la réalité à leur profit. Cela dit les faits sont tout à fait plausibles. Seuls deux pays au monde ont disséminé des missiles anti-aériens portables efficaces : les Etats Unis (en particulier le missile "Stinger") et la Russie (missiles Sam-7 et Sam-9). Les rebelles syriens ont donc pu se procurer des exemplaires de l'un ou l'autre modèle parmi ceux que les deux grandes puissances ont distribués - et continuent sans doute de distribuer - au Moyen Orient et en Afghanistan depuis le milieu des années 80.

 

 

2°) Sur le terrain les rebelles auraient commencé une opération d'épuration massive, ciblant notamment des journalistes et des comédiens qui divergent de leurs ligne politique. Est-il moral de continuer à aider la rébellion alors que son caractère démocratique est en train de totalement disparaître (s'il a jamais existé d'ailleurs) ?

  

C'est encore une information qu'il serait nécessaire de vérifier avant de porter des jugements mais, depuis le début de la révolte syrienne, les experts de terrain n'ont cessé de dénoncer le fait que la rébellion armée était essentiellement conduite par des groupes salafistes et djihadistes d'abord locaux et de plus en plus souvent importés d'autres zones de djihad.

Ces groupes très divers et au nombre d'une quinzaine au moins sont désignés improprement par les médias occidentaux sous le nom d'ASL (Armée syrienne libre). En majorité soutenus par le parti islamiste au pouvoir en Turquie et par les monarchies wahhabites du Golfe, ils se veulent en fait autonomes et indépendants des différents courants politiques syriens. Ils ne reconnaissent l'autorité ni du Conseil national syrien (CNS) ni de la Coalition nationale récemment constituée au Qatar et reconnue par la France comme "seul représentant légitime du peuple syrien".

Ces groupes armés ont publiquement affirmé leur intention de transformer la Syrie en "Emirat islamique", d'y imposer la chari'a et de vider le pays des "infidèles" et des non arabes : chrétiens, druzes, kurdes, alaouites (minorité à laquelle appartient le Président Bashar el-Assad), ismaéliens, chiites, etc.

Quant aux instances politiques de la révolte syrienne, il est patent depuis le début qu'à l'exception de quelques authentiques démocrates vivant le plus souvent en exil à l'étranger et sans audience locale, elles sont très largement dominées par l'Association des Frères Musulmans dont les groupes djihadistes ne sont que le bras armé, la plupart de leurs cadres étant issus de l'association. Comme on le constate aujourd'hui en Egypte, en Tunisie ou en Libye, les Frères Musulmans qui ont "pris en main" les printemps arabes n'ont aucune intention d'instaurer des démocraties mais d'accaparer le pouvoir et les rentes du pouvoir à leur profit exclusif.

Cela dit, la morale n'a pas grand chose à voir avec la politique.... Soutenir les authentiques démocrates tunisiens, égyptiens ou syriens était un choix que l'on pouvait considérer comme légitime et moral, mais cela n'a pas été fait. Armer et assister militairement les groupes islamistes en Libye - avec les résutats que l'on sait - était plus étrange. Persévérer en continuant à aider une rebellion syrienne qui a clairement affiché son adhésion au djihadisme relève d'un choix politique exercé par nos responsables gouvernementaux. C'est à eux qu'il faut poser la question de la pertinence de ce choix.

 

3°) Dans les années 80, les Etats-Unis avaient largement armé les mudjahidins d'Afghanistan. Quelques années plus tard le pays tombait aux mains du radicalisme islamique. L'Occident ne réitère t-il pas aujourd'hui les mêmes erreurs sur le dossier syrien ? (Comme ce fut déjà le cas, d'une certaine manière, en Libye).

 

Ce soutien et les conséquences dramatiques qui peuvent en découler ne sont pas considérés comme une erreur par les néo-conservateurs américains dont l'influence reste dominante dans les milieux diplomatiques, militaires et industriels outre atlantique malgré les efforts de l'administration Obama.

Depuis 1945, les Etats Unis ont toujours et partout soutenu l'islamisme politique musulman sunnite et favorisé l'instauration ou la perpétuation de régimes islamiques conservateurs ou réactionnaires.

C'est un choix stratégique dicté par la volonté d'isoler l'URSS hier et l'Iran aujourd'hui ainsi que de promouvoir des régimes favorables à l'économie libérale mondialisée, aux intérêts économiques et énergétiques américains, hostiles à toute forme d'ouverture politique et surtout sociale qui pourrait déboucher sur une contestation de la domination américaine. La doctrine des Frères Musulmans et le radicalisme religieux des pétromonarchies de la péninsule arabique sont en tous points conformes à ce "cahier des charges".

Quant aux "dégâts collatéraux" provoqués par cette doctrine, ce sont d'abord les populations locales qui en sont les premières victimes et ensuite les pays africains, asiatiques ou européens proche du terrain musulman. C'est un choix que l'on peut considérer comme cynique mais pas plus que le refus américain d'adhérer au Protocole de Kyoto, de réduire leur consommation énergétique et leur niveau de pollution, de signer le traité d'Ottawa sur l'interdiction des mines antipersonnel, de reconnaître la Cour Pénale Internationale, etc.

Reste à savoir quel est l'intérêt des politiques européens de les suivre sur ce terrain.

 

 

01/10/2012 - France Amérique - Printemps arabes ?

 

1 - Selon vous, les « printemps arabes » survenus depuis 2010 en Tunisie, Égypte, Libye, en Syrie  ou au Yémen se sont transformés en « hiver islamiste ». Cette menace islamiste, qui pèse en premier lieu sur les sociétés arabo-musulmanes, est-elle inévitable?

 

« L’hiver islamiste » n’est nullement une fatalité. Lors de leur accession à l’indépendance, la totalité des pays arabes et musulmans – à l’exception des pétromonarchies - se sont dotés de régimes parlementaires et démocratiques. C’est sous la pression des contraintes de la confrontation est-ouest et de l’alliance américano-saoudienne que ces pays ont basculé dans des formes dictatoriales à partir des années 60. Les oppositions démocratiques de ces pays ont été laminées pendant 40 ans dans l’indifférence générale des pays occidentaux. Et, quand est venu fin 2010 le temps des exaspérations et des révoltes, ce ne sont pas les forces démocratiques que les Occidentaux ont choisi de soutenir, mais les forces intégristes et réactionnaires entretenues depuis longtemps par l’Arabie Saoudite et le Qatar pour se protéger des nationalismes laïques et des démocrates dans le monde musulman. (Pouvez-vous développer un peu les dynamiques en jeu entre les forces organisées à l’intérieur des pays en vue des élections et les soutiens extérieurs aboutissant à ce résultat).

 

2- Suite à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis en Libye ayant causé la mort de l’ambassadeur américain, et aux multiples manifestations contre le film « l’innocence des musulmans » et les caricatures du journal français Charlie-Hebdo, doit-on redouter une recrudescence du terrorisme islamiste?

 

Le terrorisme islamique – qui n’est que le bras armé des Frères Musulmans - avait d’abord pour vocation, en stimulant les haines réciproques, de couper les liens entre l’Occident et les pays musulmans de façon à pouvoir y prendre le pouvoir sans intervention extérieure. Ils sont servis au delà de leurs espérances. Non seulement l’Occident n’a pas protégé les régimes en place, même ceux qui lui étaient favorables, mais leur a servi le pouvoir sur un plateau. C’est pourquoi – en dehors de quelques initiatives individuelles on assiste aujourd’hui à une baisse sensible du niveau de la menace djihadiste internationale. - Cette menace s’est pour l’instant recentrée sur des problématiques locales. Sa dimension internationale réapparaîtra sans doute quand les Frères Musulmans parvenus au pouvoir commenceront à en éprouver les difficultés.

 

3 - En quoi, les recompositions actuelles au Moyen-Orient sont-elles la conséquence de la guerre en Irak et des choix stratégiques, économiques, et énergétique des grandes puissances occidentales?

 

Pour diverses raisons stratégiques et énergétiques – et en particulier en raison du pacte du Quincy – les Etats Unis ont toujours misé sur les forces conservatrices religieuses dans les pays musulmans sunnites. Ces forces leur paraissaient un utile rempart contre des dérives politiques et sociales défavorables ou hostiles à leurs intérêts, un instrument indispensable de protection des monarchies wahhabites, et un outil efficace de « containment » de l’URSS hier et de l’Iran aujourd’hui. Ce choix fondamental n’a pas été remis en cause par les attentats du 11 septembre. La plupart des milieux néo-conservateurs continuent de prôner une prise en main des pays concernés par les Frères Musulmans totalement acquis au conservatisme social et à l’économie libérale mondialisée.

 

4- En dépit des tentatives diplomatiques pour trouver une issue aux affrontements meurtriers en Syrie, et une alternative politique au régime autoritaire de Bashar Al Assad, celui-ci n’apparait pas prêt à céder ni à s’effondrer. Quels sont les scenarios possibles pour l’avenir des Syriens?

 

Plus le temps passe plus les scénarios d’évolution de la crise syrienne seront sombres et évolueront vers une guerre civile de longue durée. Le régime syrien est autoritaire et brutal mais, contrairement aux dictatures de Libye, Tunisie ou Egypte, il n’est pas le pouvoir d’un homme seul ou d’une famille mais celui d’une communauté entière – les Alaouites (branche dissidente du chi’isme) - vouée au génocide par une fatwa du jurisconsulte Ibn Taïmiyyah, fondateur du courant wahhabite, l’Islam rigoriste en vigueur en Arabie et au Qatar. Dans la mesure où ces deux pays non seulement ne désavouent pas cette fatwa, mais arment et soutiennent une rébellion largement menée par des intégristes sunnites et soutenue par l’Occident et le parti islamiste turc, la communauté alaouite et les autres communautés minoritaires de Syrie (chrétiens, chiites, druzes, ismaéliens) qui constituent un bon quart de la population du pays, se battront avec l’énergie du désespoir contre la mise en place, comme dans les autres pays du « printemps arabe », d’un pouvoir fondamentaliste islamique animé par les Frères Musulmans. Une solution au problème aurait pu être de fournir des garanties internationales de protection aux minorités menacées et d’exiger de nos alliés de la péninsule arabique l’abrogation de la fatwa génocidaire d’Ibn Taïmiyyah en échange de l’imposition de réformes démocratiques au régime en place. Il est maintenant bien tard pour espérer revenir à des solutions apaisées.

 

5- Quelles menaces ferait peser un Iran nucléarise sur l’état d’Israël et les équilibres politiques et stratégiques au Moyen-Orient?

 

Le nucléaire iranien a clairement une vocation militaire, même si elle ne doit être que symbolique. Mais contrairement à ce que pensent les Occidentaux, cette symbolique est d’abord destinée à l’environnement sunnite fondamentaliste de l’Iran chiite. C’est à dire à l’Arabie Saoudite et au Pakistan, deux états qui soutiennent le terrorisme djihadiste, qui alimentent au quotidien la haine de « l’hérésie » chiite dans l’ensemble du monde musulman, et dont le second s’est doté de l’arme nucléaire sans que l’Occident trouve grand-chose à y redire. Les stratèges iraniens professent une doctrine d’emploi de l’arme nucléaire proche de celle des Occidentaux. C’est pour eux une arme politique beaucoup plus qu’une arme tactique. Elle n’a de valeur que si on ne s’en sert pas mais elle leur permettrait de parler à égalité avec les « grands », de desserrer l’étau des sanctions internationales et de se tailler dans la région une place à la mesure du potentiel économique et humain de ce pays. C’est là un sentiment partagé par l’ensemble des Iraniens, y compris les opposants au régime. Les anathèmes internationaux et les menaces régulièrement brandies par l’Occident contre le programme nucléaire iranien sont contre-productifs et ne font que renforcer le prestige et la légitimité du régime des mollahs par ailleurs bien fragilisé de l’intérieur.

 

 

19/09/2012 - Le Télégramme - Montée des tensions dans le monde arabe

 

Comment analysez-vous cette brutale montée de tension dans le monde arabe ?

 

Cette tension existe, mais elle est permanente entre le monde musulman fondamentaliste et l’occident dont le principal symbole est représenté par les Etats-Unis. Le film Innocence of Muslims est visible depuis des mois. Il est dénoncé avec un certain nombre d’arrière-pensées au moment où les islamistes ont commencé à prendre le pouvoir un peu partout dans le monde arabe. Ils ne veulent pas avoir des comptes à rendre aux occidentaux qui les ont aidés.

 

Cette crise est-elle plus grave que les autres ?

 

Ce mouvement ne met en jeu qu’une très faible partie des opinions publiques locales. Lesquelles n’aspirent généralement qu’à une chose : qu’on les laisse tranquilles. Ceux qu’on voit, ce sont les minorités appartenant à des partis salafistes, intégristes, réactionnaires qui s’agitent de façon à dominer le paysage politique.

 

Il s’agirait donc, aussi, de perturber les pouvoirs politiques dans les pays concernés ?

 

Bien évidemment, et ce n’est pas nouveau. Les salafistes prennent le pouvoir partout, marquent leur territoire et font en sorte que les évolutions deviennent irréversibles.

 

S’il fallait établir une échelle de la gravité, quel pays vous inquiète le plus ?

 

C’est bien sûr le plus lourd de la région, l’Egypte. Les limogeages ont touché les têtes de l’armée, les Frères musulmans sont partout, on remilitarise le Sinaï sans même se cacher et c’est l’Egypte qui donnera le ton au reste des révolutions arabes.

 

La situation se tend en France. Charlie Hebdo relance la polémique sur les caricatures, le gouvernement ferme des écoles à l’étranger. A-t-il raison de réagir aussi vivement ?

 

Il n’est sûrement pas très malin de balancer de tels brûlots dans des moments de tension. Ceci révèle un vrai déficit d’intégration en France, qu’il ne convient cependant pas de dramatiser à l’excès : 5 millions de musulmans vivent dans notre pays tandis que la manifestation l’ambassade des Etats-Unis a rassemblé 200 personnes, toujours les mêmes. Et dans notre pays nous avons des lois, que nous devons faire appliquer.

 

 

12/04/2012 - Jérôme Diaz - Actualité de la violence politique islamiste

 

- Comment percevez-vous la façon dont la violence politique, le terrorisme en particulier, est médiatisée ? Dans votre livre publié en septembre dernier, vous parlez justement de l’importance de « ne pas se laisser sidérer » (p. 58), en matière de terrorisme comme dans toute autre forme de criminalité : qu’implique cette notion ?

 

On entre là dans un problème de déontologie et de méthodologie des médias. En particulier des médias français. Les opinions publiques sont légitimement émues par l'horreur des actes terroristes. Exploiter cette émotion en surenchérissant sur l'horreur par le texte et par l'image dans le seul but de faire grimper l'audimat et de "vendre du temps de cerveau disponible" pour les coupures ou les encarts de publicité est parfaitement irresponsable et fait le jeu du terrorisme.

Ce n'est pas attenter à la liberté de la presse et au "droit d'informer" que de demander aux médias une certaine pudeur dans l'exhibition de l'horreur. Montrer complaisamment des cadavres étripés et des flaques de sang n'ajoute rien à l'information et n'est pas spécifique de la violence terroriste. C'est une discipline qu'ils pourraient (devraient) s'imposer eux-mêmes.

Analyser froidement l'acte de violence politique, tenter d'en rechercher et analyser les causes, les responsables, le cheminement plutôt que le présenter comme une agression imprévisible et démente commise par des "fous de Dieu" devrait être l'objectif de tout journaliste un peu professionnel. Au lieu de quoi on laisse le soin de ce travail à des "experts" dont le choix m'a toujours laissé perplexe.

Il va de soi que, tant que nos médias occidentaux et en particulier français fonctionneront sur ce genre de pré-requis, il sera difficile d'aborder de façon sereine, pragmatique et "scientifique" des problèmes de transgression sociale (terrorisme, criminalité, etc.) qui - comme toutes les pathologies - demandent à être traités de façon clinique.

 

- Question d’actualité : vous qui parcourez la Syrie depuis des années, que pensez-vous qu’il peut se passer dans les semaines qui viennent pour le régime de Bachar al-Assad ? Quelle peut être éventuellement l’alternative si, comme certains le prédisent, celui-ci venait à abandonner le pouvoir ? Au regard à la fois de la situation géopolitique du pays et de la crise interne qui ne fait que s'aggraver, une intervention armée étrangère est-elle envisageable comme ce fut le cas en Libye ?

 

Le régime syrien est incontestablement un régime dictatorial et autoritaire qui a émergé peu à peu après la seconde guerre mondiale en s'appropriant le monopole de la violence légale de l'Etat pour assurer la survie d'une minorité (les Alaouites, branche ésotérique dissidente du chiisme) jusque là réduite pendant mille ans en quasi esclavage et vouée au génocide par une fatwa du fondateur des courants wahhabites et salafistes contemporains (Ibn Taymiyya).

Cette minorité est aujourd'hui perçue par les autres minorités du pays (chrétiens de toutes obédiences, chiites, druzes, ismaéliens) qui représentent ensemble à peu près 25% de la population syrienne, comme garante et protectrice de leur droit à l'existence même si le prix à payer est une restriction des libertés.

Les diverses révolutions du monde arabe, qui amènent toutes les islamistes au pouvoir avec l'appui, conscient ou non, calculé ou non, de l'Occident et d'une Turquie dominée par son parti islamiste, ont donné à la majorité sunnite du pays l'espoir d'un renversement de la situation qui redonnerait à cette majorité l'accès au pouvoir d'Etat et une situation de dominance.

Il existe parmi les contestataires du pouvoir syrien d'authentiques libéraux et de vrais démocrates. Pour autant, et comme en Tunisie, en Egypte, en Libye ou ailleurs, la contestation est largement dominée par les Frères Musulmans, soutenus de l'extérieur par diverses pétromonarchies et le parti islamiste turc, qui s'expriment essentiellement dans leurs fiefs traditionnels du centre du pays (Hama, Homs) et sur les frontières avec des pays à dominante sunnite où les Frères sont actifs (Idlib, Jisr ash-Shoughour sur la frontière turque, Deraa sur la frontière jordanienne, Deir ez-Zor sur la frontière irakienne).

Les minorités menacées, au premier rang desquelles les Alaouites, réagissent à la mesure de leurs peurs, vigoureusement, violemment, et souvent sans discernement à cette expression de l'islamisme politique sunnite fondamentaliste.

A leur besoin d'être rassurées, le monde extérieur - en particulier l'Occident - ne répond que par l'anathème et le soutien aux opposants dominés par les islamistes. Il est clair que si cette situation perdure, c'est à une guerre civile longue et sanglante - sur le modèle de la guerre civile libanaise - qu'il faut s'attendre. Le régime de Bashar el-Assad est clairement fragilisé et ne tient plus qu'à un fil mais sa chute éventuelle ne s'analysera pas, comme ailleurs, en une remise en ordre plus ou moins satisfaisante. Soit cette chute débouchera sur un désordre civil majeur et extrêmement violent mettant aux prises les différentes communautés, soit il sera remplacé par la frange la plus dure de la communauté alaouite qui n'hésitera pas à déclencher une répression d'une férocité encore inconnue et totalement insensible aux pressions extérieures.

 

- Dans votre livre, comme dans vos articles et interventions (Sénat en janvier 2010, IFRI en 2011), vous mettez particulièrement l’accent, au regard de la violence islamiste, sur la relation entre l’Association des Frères Musulmans, notamment sa branche violente, et le Royaume d’Arabie Saoudite. Qu’est-ce qui lie précisément la Confrérie, créée par Hassan al-Banna en Egypte en 1928, et la Dynastie Saoudienne ?

 

(En accord avec M. Chouet, les éléments de réponse à cette question sont extraits de son ouvrage)

« Les idéologues de la violence islamiste ne sont pas des « fous de Dieu ». Ils ont des objectifs précis, une stratégie et des tactiques. On les trouve essentiellement en Arabie Saoudite et dans la diaspora mondiale de l’association des Frères musulmans. (p. 63) […] [L’Arabie Saoudite et les Frères musulmans] sont les pires ennemis du monde mais qui n’ont d’autre choix que de se supporter, car leurs intérêts sont complémentaires et inextricablement liés par l’idéologie et l’argent. (p. 71) […] Les Frères musulmans sont aujourd’hui une vaste organisation bien structurée, répandue dans l’ensemble du monde arabe et même au-delà. Ils ne le doivent pas à une stratégie déterminée, mais à leur habileté à exploiter des concours de circonstances qui les favorisent. » (p. 75)

« Au-delà de sa dimension spécifiquement égyptienne, nationaliste et sociale, [Sayyid] Qutb a été, dans les années 1950 et 1960, le créateur de l’organisation secrète (Tanzim as-Sirri) de l’association [des Frères musulmans], qui va permettre à ses chefs de poser un pied dans la transgression tout en gardant l’autre dans la légalité. Cette démarche débouchera sur la constitution de l’organisation internationale (Tanzim ad-Douwwalli) et de la branche armée de la confrérie, qu’on désigne aujourd’hui sous le terme générique de Jamaâ Islamiyya (« les bandes islamiques », ou les « gangs islamiques »), qui se sont vraiment spécialisées dans la violence politique et dont la Qaïda de Ben Laden n’est que l’une des nombreuses expressions. » (p. 74)

« [Cette relation] naît de la rencontre de la volonté saoudienne de contrôler l’islam à l’échelle planétaire avec la capacité de mobilisation des Frères. L’une ne va pas sans l’autre. Les Saoudiens financent des écoles, des centres culturels, des clubs sportifs, des centres de formation, des imams et des mosquées dans tout le monde musulman et dans les communautés émigrées en Occident, mais ils ne disposent aucun moyen humain pour animer tout cela. Ce moyen va être fourni par les Frères musulmans, bien structurés, possédant des adeptes dans pratiquement l’ensemble du monde. […] Ils savent parfaitement exploiter les contradictions locales, les phénomènes de manque d’intégration, le « droit à la différence »… Ils savent jouer à merveille avec nos systèmes juridiques et nos principes de tolérance. Tout naît de cette réunion de l’argent saoudien, dont les Frères savent organiser les circuits de récupération, avec leur capacité mobilisatrice devenue mondiale. Là se trouve le creuset du mouvement violent qui se forme à l’échelle planétaire dans les années 1980. » (p. 76)

« […] Si les Frères peuvent volontiers recourir à la violence politique, les Saoudiens s’efforcent surtout de convaincre par la propagande. Il manque encore un ingrédient, qui viendra d’Occident – et, en particulier, des Etats-Unis. […] Les Etats-Unis, avec l’assistance financière de leur allié saoudien très intéressé à la manœuvre, favorisent donc partout où ils le peuvent, en Indonésie, en Asie du Sud-Est, au Pakistan, en Turquie ou au Moyen-Orient, l’émergence ou le maintien de régimes à forte coloration religieuse, voire carrément islamiste. » (p. 76-77)

(p. 68) : « […] à partir des années 1930, mais surtout à partir de 1945, la famille Saoud se retrouve à la tête d’un extraordinaire capital pétrolier. Encore plus exceptionnel : cette manne lui vaut, non à titre d’Etat mais à titre personnel et familial, la protection des Américains. En février 1945, de retour de la conférence de Yalta et trois mois avant son décès, le président américain Franklin D. Roosevelt (1882-1945) rencontre le vieil Ibn Saoud en Mer Rouge à bord du cuirassé Quincy. Les deux hommes concluent un pacte d’assistance non pas au pays, j’insiste, mais à la famille Saoud, en échange du monopole de l’exploitation du pétrole sur l’ensemble du territoire de l’Arabie Saoudite via la société Aramco (Arabian American Oil Company).

Connu comme le Quincy Agreement, cet accord a été signé pour soixante années. Lorsqu’il est arrivé à son terme en 2005, il a été renouvelé pour la même durée sous l’administration Bush, dont les liens avec l’industrie pétrolière sont de notoriété publique. Cette alliance est d’autant plus précieuse pour les Américains que, outre les intérêts financiers partagés, l’influence des Saoud dans le monde musulman constitue un excellent contre-feu aux dérives sociales, libérales, nationalistes, tiers-mondistes qui pourraient aboutir ici ou là à des contestations de l’hégémonie économique américaine. Théocratie familiale, l’Arabie Saoudite fait tout ce qu’elle peut en terre d’islam pour s’opposer aux initiatives démocratiques, aux systèmes politiques électifs ou représentatifs, au développement des droits de l’homme qui constitueraient autant de critiques implicites de son propre système. Et elle le fait avec la seule arme dont elle dispose : l’argent.

[…] Le premier relais de l’action saoudienne à l’étranger est la World Islamic League, fondée en 1960, et ses structures spécialisées que constituent le Conseil des Mosquées, l’International Islamic Relief Organization et l’Association mondiale de la jeunesse musulmane. […] Au total, la Ligue [Islamique mondiale] parraine, finance et contrôle plus de deux cents associations islamiques d’importance diverse dans le monde. Toutes propagent l’idée que la famille Saoud est nécessairement légitime du simple fait qu’elle pratique l’interprétation la plus rigoriste et la plus fondamentaliste qui soit du message coranique et que ceux qui contestent ce fait sont nécessairement des impies à neutraliser d’urgence. » (p. 69)

 

- Question "subsidiaire": à propos de l'Irak et de l'Afghanistan, la notion de "reconstruction" revient régulièrement dans les médias, en France notamment. Quel sens ce mot a-t-il pour vous (et en a-t-il ?) dans les contextes respectifs de ces deux pays?

 

D'abord, si l'Occident n'avait pas inutilement brisé dans ces deux pays tous les référentiels politiques, économiques et sociaux ainsi que pas mal d'infrastructures matérielles, il n'y aurait pas besoin de "reconstruction".

Ensuite, s'il n'a pas été possible en l'espace de huit ou dix ans de "reconstruire" alors que la "pacification" et la présence occidentale permettaient la mise en place de différents flux de reconstruction, c'est que les forces d'occupation se sont assez peu souciées de le faire, de les mettre en place ou de les protéger, se contentant de couvrir quelques opérations ponctuelles et "juteuses". On perçoit difficilement comment, après leur départ qui replongera certainement ces pays dans le désordre civil, l'anarchie et les livrera à l'appétit des extrémistes et des chefs de guerre, il sera possible de "reconstruire" le tissu politique, économique et social de ces deux pays. Là encore, c'est à des remises en ordre sanglantes qu'il faut s'attendre avant qu'émergent - probablement par la voie des armes - des pouvoirs autoritaires qui définiront leur propre conception de la "reconstruction".