"L'énigme Oussama Ben Laden", par Ian Hamel, Payot et Rivages, Paris, 2008, 20€


 

"Les services secrets" par Eric Dénécé, E/P/A, Paris, 2008, 25€


 

"Les espions, réalités et fantasmes" par Constantin Melnik, Ellipses, Paris, 2008 


"Mission Guantanamo", par Anne Marie Lizin, Payot, Paris, 2008, 14€


"Sûreté aérienne, la grande illusion" par Christophe Naudin, La Table Ronde, Paris, 2007.  19€


"Changing Identities and Evolving Values", ouvrage collectif sous la direction du Pr. Esther Brimmer, Center for Transatlantic Relations, Johns Hopkins University, Washington D.C., 2006


 

"Bagdad-Beyrouth, Le Grand Retournement" de Richard Labévière, Seuil, Paris, 24€


 

"Al Qaïda, la véritable histoire de l'Islam radical" de Jason Burke, La Découverte, Paris, 03/2005 (pour la traduction française). 22€.

Fiche de lecture © parue dans le n° 3/2005 de la revue "Politique étrangère" de l'Institut français des relations internationales (IFRI), Paris, septembre 2005 :

Titre étrange pour un livre dont l’argument central est de démontrer que la Qaïda n’est qu’un phénomène marginal et temporaire dans la réalité ancienne, complexe, foisonnante et éclatée d’un islamisme radical violent dont l’organisation d’Oussama Ben Laden tend à occulter l’existence, les raisons et les dangers comme l’arbre cache la forêt. Il est vrai, comme le déplore l’auteur lui-même, qu’un ouvrage sur le terrorisme fondamentaliste musulman ne trouve grâce aux yeux des éditeurs ou des rédactions et n’a de chance d’être publié que s’il contient le nom du milliardaire saoudien perverti ou de l’organisation mythique qui sont à l’origine des attentats du 11 septembre. Son livre semble n’avoir pu déroger à ce principe réducteur.

Œuvre de journaliste appuyée sur de nombreuses références universitaires, l’étude de Jason Burke se présente comme une longue investigation de terrain menant pendant près de dix ans l’auteur du Maroc à l’Indonésie et des Balkans en Somalie à la rencontre des acteurs de la violence islamique, qu’ils en soient les idéologues et théoriciens ou les militants de base et les exécutants. De cette quête, l’auteur rapporte sous forme d’une accumulation d’instantanés l’évidence argumentée que, si le monde musulman connaît – comme d’autres – des phénomènes de violence politique, celle-ci est – comme ailleurs – liée à des contentieux économiques, politiques ou sociaux locaux ou régionaux. Il se trouve que – comme ailleurs aussi – ces contentieux sont le plus souvent liés aux exigences et aux pressions économiques et stratégiques exercées dans le cadre de la mondialisation par l’hyper-puissance américaine et ses alliés occidentaux ainsi désignés d’eux-mêmes à la vindicte.

À une contestation violente mais éclatée et hétéroclite, la résistance afghane contre l’occupant soviétique a donné des lettres de noblesse. Les Jamaa Islamiyya, issues de la frange « dure » du wahhabisme saoudien et de la Confrérie des Frères Musulmans d’Égypte, lui ont fourni un référentiel sémantique et idéologique commun. Enfin, les coups d’éclat – dont le cataclysme du 11 septembre - du groupe marginal constitué par le « Frère » Ayman al-Zawahiri autour du charismatique Oussama Ben Laden lui ont assuré une dimension mythique et défini un modèle, même si le groupuscule connu sous le nom d’Al-Qaïda n’a pas survécu à la contre-offensive occidentale et à l’effondrement du régime de ses protecteurs Talibans, évidence que l’auteur rapporte d’une enquête approfondie sur le terrain.

Car, comme le souligne Burke, si « …la bonne nouvelle, c’est que la Qaïda n’existe pas », la mauvaise c’est que, d’une part, la violence politique fondée sur la contestation des modèles occidentaux et le retour aux sources de l’Islam s’en est trouvée décuplée et que, d’autre part, en déclarant une guerre inexpiable à un groupuscule mythique sous forme de « guerre à la terreur », les États-Unis poursuivent une chimère, sous-estiment ou ignorent délibérément les contentieux locaux  générateurs de violence, renforcent ces contentieux  par leur soutien à des régimes répressifs et sécuritaires, entretiennent et stimulent aux dépens de l’occident une « guerre des civilisations » indifférenciée opposant le « bien au mal ».

Passant en revue les différents conflits locaux générateurs de violence dans le monde musulman et sur ses frontières, Burke y discerne des mouvements activistes qui, au delà des apparences ou des proclamations, n’ont en commun avec l’organisation de Ben Laden – ou ce qu’il en reste - que des tics de langage et des complicités occasionnelles qui ne doivent rien à une stratégie collective ni à une action concertée et organisée. C’est l’occasion pour lui de dénoncer cette dialectique qu’il considère comme dangereuse de « guerre du bien contre le mal » qui contribue à aveugler l’occident sur les réels problèmes du tiers-monde islamique, à réduire son exaspération à la manifestation psychotique d’un Ben Laden, à susciter un « choc des civilisations » là où il n’existait pas.

Pour, conclure, à la problématique du « comment cela (11/09)  est-il arrivé ? » – question qui n’amène que des réponses répressives et sécuritaires du type « war on terror » -, Burke suggère que l’occident se pose la question de savoir « pourquoi cela est-il arrivé ? ». Il est vrai qu’à défaut de réponse à cette question, l’aura d’une Qaïda inexistante mais mythique, exaltée autant par ses admirateurs que par ses adversaires pour les mêmes mauvaises raisons, ne peut que finir par devenir le symbole unificateur d’un véritable affrontement globalisé.

Alain Chouet

 


 

"Understanding terror networks" de Marc Sageman, Pennsylvania University Press, Philadelphia, 220p.

«Understanding terror networks» n’est pas, comme le pluriel de son titre pourrait le suggérer, consacré à la compréhension du fonctionnement interne des réseaux de violence politique dans le monde. Exclusivement centré sur le terrorisme jihadiste et plus particulièrement dans sa composante salafiste incarnée par Al-Qaïda et ses épigones, il se veut, et cette fois comme son titre l’indique, un ouvrage didactique sur le phénomène, une observation entomologique de ses acteurs, un guide pour la compréhension de leurs démarches et de leurs méthodes, un mémento de leurs parcours et de leurs motivations. Appuyé sur une bibliographie conséquente, une profonde expérience personnelle du monde arabo-islamique et une pratique rigoureuse des méthodes des sciences sociales, Sageman se livre dans cet ouvrage de référence à un exercice salutaire de mise au point scientifique éloigné de toute approche émotionnelle ou partisane du phénomène, éloigné aussi de l’orthodoxie prônée en la matière par l’administration américaine dont il remet implicitement en cause la stratégie.

Dans une première partie consacrée à la genèse et à l’évolution du jihadisme salafiste, Sageman en décrit la spécificité qui n’est nullement liée à une quelconque dérive actuelle du monde islamique et de son rapport à l’Occident. Fruit d’une synergie entre la radicalisation d’une frange extrémiste de la confrérie des Frères Musulmans à la suite de leurs échecs politiques, la volonté saoudienne de protéger sa légitimité en contrôlant par l’argent l’exercice mondial de la religion musulmane, l’utilisation imprévoyante par les Etats Unis et leurs alliés de l’identité islamique dans la lutte politique et militaire contre l’Union soviétique et les partis communistes, la violence salafiste apparaît plus comme un phénomène conjoncturel et limité que comme l’évolution inéluctable d’un réformisme musulman qui se serait trompé de chemin. C’est de la réaction de l’Occident à cette expression paroxystique que dépendra son extension en tant que repère identitaire pour le monde musulman ou son maintien dans la marginalité.

Cet aspect marginal du phénomène de violence salafiste internationale est illustré dans une seconde partie dédiée à l’étude scientifique étoffée du profil socio-psychologique des militants opérationnels actifs de la Qaïda et des groupes dérivés. Ceux-ci apparaissent à l’évidence peu nombreux (quelques centaines) et ne présentent aucun profil-type qui pourrait orienter l’analyste sur la piste d’un contentieux collectif entre civilisations. Qu’il s’agisse de leur origine ethnique ou de leur appartenance sociale, de leur formation culturelle ou religieuse, de leur parcours professionnel, de leur caractéristiques physiques ou mentales, ils présentent une ordinaire répartition en courbe de Gauss qui ne saurait autoriser à définir un indice ou un seuil de «dangerosité islamique». Au plus peut-on remarquer quelques écarts par rapport à le médiane en fonction des groupes géographiques informels d’appartenance au jihad que Sageman distingue au nombre de quatre : commandement central, moyen-orient, maghreb, sud-est asiatique.

C’est dans une troisième partie, sans doute la plus originale, que sont analysés les modes de regroupement et de passage à la violence de ces militants « ordinaires ». En comparaison avec la communauté mooniste, Sageman en décrit les ressorts de type sectaire. Il n’y a, de fait, au sein de la mouvance djihadiste aucune politique élaborée de prosélytisme ou de recrutement. L’agrégation à la mouvance s’opère sur la base de relations personnelles longuement éprouvées qui amènent le militant à l’abandon de tous ses liens sociaux antérieurs et à une fusion exclusive avec le groupe dans un comportement de soumission totale et consentie. Un tel mode de fonctionnement n’est évidemment pas générateur de «gros bataillons» et le jihad salafiste doit avoir recours pour ses actions à une réserve opérationnelle. Il la trouve dans le vivier établi à l’échelle mondiale par les Frères Musulmans dans les mosquées, les écoles, les centres culturels et sportifs, les associations caritatives qui prêchent l’identitarisme islamique et la rupture avec les autres cultures. Là encore n’existe pas de politique formelle de recrutement ni la constitution de structures organisées et permanentes. Le discours et les actions du jihad sont suffisamment galvanisants pour susciter en masse des volontariats parmi lesquels il n’y a plus qu’à choisir localement - et sans grandes précautions puisqu’il s’agit d’une main d’œuvre essentiellement jetable – les quelques exaltés qui, pour des motivations diverses, acceptent leur propre mort dans une action violente.

La Qaïda et ses drageons apparaissent ainsi comme des groupuscules très dangereux, non parce qu’ils sont l’expression ultime d’une lutte des civilisations ou une manifestation paroxystique d’un «axe du mal» au sein du monde islamique, mais parce que ce sont des mouvements marginaux, nihilistes, psychotiques et sectaires.

 

© Alain Chouet in "Politique Etrangère", n° 4/2004, IFRI, Paris

 

 


 

 

 

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